(Les Di@logues Stratégiques® - 01/01) En 2000, à la demande du Gouvernement, Richard Collin* a publié "Aménagement du territoire numérique …vers l'e-citoyen attitude", une réflexion prospective ayant pour thème l'impact des nouvelles technologies de l'information sur l'évolution de l'administration et de l'Etat. Véronique Anger : Vous expliquez que l'Etat nation en tant que tel est en train de se transformer, voire disparaître, sous les coups de boutoir de la société de l'information… Richard Collin : Je pense que l'Etat nation est en pleine mutation et qu'il est voué à disparaître. Nous vivons une transformation du modèle de l'Etat tel que nous le connaissions, qui conduit à nous interroger sur les enjeux de la citoyenneté, sur la maturité des élus, sur la transformation des institutions, sur le renversement des rôles des Conseils généraux, des villes, des régions, des Ministères,… Les élus, les politiques, les citoyens, prennent peu à peu conscience de cette nécessaire mutation. Les collectivités territoriales, alertées sur les enjeux de la société de l'information, multiplient les expériences (Issy-Les-Moulineaux, Parthenay,…). Elles ont une carte maîtresse à jouer dans l'aménagement du territoire "numérique" : les technologies de l'information et de la communication vont leur permettre d'aménager un espace citoyen dans lequel la population pourra agir, proposer et innover. Ce futur est déjà réalité. En France, les Ministères perdent peu à peu leur pouvoir au profit des collectivités territoriales. Se plaçant dans la compétitivité mondiale, celles-ci deviennent actrices de leur propre destin. Les citoyens s'organisent, les associations s'activent. La nouvelle société crée des contre-pouvoirs et des systèmes de régulation. Ils sont moins visibles mais, paradoxalement, vite opérationnels et très puissants, à l'échelle des communes, des régions, voire des états (la grande bagarre de Seattle en est une illustration). Cela génère des problèmes nouveaux qui déconcertent les politiques. Si certains comprennent et en mesurent déjà les enjeux, tant de remises en cause déstabilisent et l'Etat est désemparé. VA : A quoi ressemble la fonction publique dans la société de l'information ? Pourra-t-on maintenir un service public "à la française" ? RC : Le rapport au politique change. Les citoyens sont de plus en plus exigeants et "consommateurs de services administratifs". Ils souhaitent mieux connaître leurs interlocuteurs. Pour l'individu, l'administration incarne l'instrument grâce auquel il réalise ses rapports à ses droits et à ses devoirs. Il se situe dans une notion d'efficacité et d'identité sociale. Les TIC doivent agir comme des leviers d'amélioration et de modernisation. Les enfants des "baby boomers" sont caractéristiques de l'individualisme moderne. Cette puissance démographique qui veut tout, tout de suite et "bien", va bouleverser les habitudes. Elle a des exigences fortes (simplicité, interactivité, diversité de l'offre,…). Consommateurs "ciblés" et choyés, ils attendent de l'Etat qu'il leur offre le même niveau de qualité de service que n'importe quel fournisseur de prestations ad hoc. Demandeurs d'un renforcement de l'identité locale, ils réclament toujours plus de moyens de concertation, d'autonomie, de transparence. Ils souhaitent s'inscrire dans une logique de responsabilité, participer à l'organisation de la vie citoyenne. VA : Selon vous, la transformation de l'Etat verra disparaître cet Etat providence… RC : Oui, car elle implique une plus grande transparence, une meilleure formation, des logiques d'action,… ce que j'appelle la "TransForMaction". L'Etat prévoyance (ou providence) demeure une notion importante et confortable dans l'esprit de beaucoup de citoyens, partagés entre des habitudes consuméristes et une tendance à l'individualisme. Alors que les TIC soulignent les incohérences de l'organisation et les amplifient, elles apparaissent également comme une formidable opportunité de réinventer la citoyenneté et de redonner son sens à l'Etat et au politique, en servant mieux les citoyens. Le politique français continue souvent "à penser à la place des autres". La société de l'information ne le permet plus : le niveau collectif de compréhension et de lecture par les citoyens des enjeux de la société de l'information s'accroît en permanence et fait émerger une nouvelle conscience citoyenne. La notion de démocratie, la transformation du rôle du citoyen et de l'Etat-nation, devraient faire l'objet de grandes discussions. Nous sommes encore à des années lumière de la transparence et de l'économie de la confiance. VA : Vos propos au sujet de l'Etat peuvent aussi s'appliquer aux grandes entreprises ou aux PME… RC : L'objectif est le même pour tous. Il s'agit de favoriser l'efficacité, la qualité de service, la mobilisation des individus. De même que le salarié était au service de l'entreprise, il se met au service du client. La transformation est culturelle (passage d'une culture administrative à une culture de service). Alors que le fonctionnaire était au service de l'Etat, il se met au service du citoyen. VA : Que pensez-vous des discours politiques clamant que notre pays a rattrapé son retard dans l'utilisation des TIC ? RC : Nous sommes dans une logique de construction et cela demande du temps. En dépit des discours se voulant rassurants, il faut rester lucide. Nous sommes toujours un peu à la traîne, puisque pendant que nous essayons de combler notre retard, les autres continuent d'avancer… La méthode la plus efficace et la plus simple pour réussir consisterait à généraliser les hauts débits à un coût non prohibitif ! Le calendrier électoral attise mon pessimisme. Qui se hasarderait à bouleverser les habitudes avant les présidentielles de 2002 ? Enfin, les contraintes institutionnelles françaises sont un atout supplémentaire pour les partisans de l'inertie. La tentation de ne pas reconfigurer les processus de l'Etat, mais de lui plaquer des solutions technologiques est très forte. VA : Comment percevez-vous cette transformation ? RC : Ma vision du monde est la suivante : nous nous situons dans une économie marchande, avec ses codes de navigation, ses systèmes de repérage, de compréhension, et un point Nord : Wall Street. Cet espace immatériel de la transaction marchande s'est superposé, sans le supprimer, à l'espace géographique. Avec la société de l'information, émerge un nouvel espace : celui de la connaissance et de l'information. Il ne s'agit plus de transaction, mais de partage. Nous n'avons pas encore inventé de système de navigation. Nous ne possédons pas non plus de références, mais nous avons l'intuition que le point Nord se confond avec l'individu lui-même. Nous vivons un véritable changement de paradigme, technologique, économique et sociétal. Aussi, il faut expliquer, accompagner le changement. La formation est essentielle pour sensibiliser, faire comprendre et mesurer les enjeux. Il faut aider chaque fonctionnaire, chaque citoyen, à devenir un "entrepreneur de la connaissance". *Richard D. Collin a décidé, pour le nouveau millénaire, de retourner à son activité d'expert reconnu dans le domaine du Knowledge Management, du E-learning, du Capital Intellectuel, et de la stratégie du changement des organisations. Executive Partner de la société Eelscom, dédiée au E-learning, et consultant indépendant sur le plan national et international auprès des grands acteurs de la technologie ou de sociétés industrielles et de services, il intervient sur des projets liés aux implications stratégiques pour les organisations des évolutions vers une société de la connaissance et de l'information. Pour en savoir plus : http://www.services-publics.gouv.fr ; http://www.internet.gouv.fr ;http://club-arche.org ; http://www.region-numerique.org Voir aussi : "L'internet vient-il du froid ?" (par Jean-Michel Yolin) surhttp://www.yolin.net/nord.doc |

