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Pour une vision positive de la mondialité






(Les Di@logues Stratégiques® - 02/05)

Les idées développées par Patrick Viveret* dans son essai "Pourquoi ça ne va pas plus mal ?(1)" -pour originales qu'elles soient- ne sont pas utopistes, mais constructives. Au-delà des idéologies politiques, religieuses ou mercantiles, Patrick Viveret -qui sort du jargon politique et de la langue de bois auxquels nous ont habitués les leaders d'opinion- se fonde sur la rationalité et l'analyse scientifique pour permettre à chacun de nous de comprendre les grands défis de l'humanité de ce siècle et trouver le chemin qui donnera du sens à sa vie.

Patrick Viveret appartient à l'école humaniste, dans la droite ligne des Lumières et de la Renaissance. Son livre est, à mon sens, l'un des plus importants depuis ces vingt dernières années.


Dans son interview de juin 2002 aux Di@logues Stratégiques, "Il faut créer une énergie transformatrice", Patrick Viveret pointait du doigt la lente dérive de nos démocraties vers un populisme conservateur, rappelant que l'émergence d'une démocratie et d'une citoyenneté mondiales sur le terrain politique permettrait de contrecarrer ce risque. Il nous proposait également une nouvelle approche de l'économie (plus sociale, plus juste et solidaire) capable de pallier les inégalités d'une mondialisation trop libérale.


Vivre en paix avec son voisin ne va pas de soi
Dans son essai, "Pourquoi ça ne va pas plus mal?", nous retrouvons tous les thèmes chers à l'auteur : la prise en charge des enjeux émotionnels, l'angoisse existentielle (les questions du sens et de la reconnaissance) ; le citoyen renvoyé à un univers de besoins pour tromper son malaise ; les discours "régressifs" répondant aux peurs humaines ; l'ambivalence de l'être humain et la question du désamour (vivre en paix avec son voisin ne va pas de soi) ; enseigner un art de vivre permettant à chacun de vivre intensément et pacifiquement le voyage d'humanité.
Plus qu'un simple constat d'échec de la société de consommation et un inventaire des ravages tant matériels que psychologiques causés par la guerre économique et le capitalisme totalitaire, Patrick Viveret nous livre ici une réflexion philosophique sans équivalent sur le mal être de nos sociétés.


Les êtres humains : des êtres d'émotion et de passion
Comment peut-on supporter que la misère continue d'exister alors que l'humanité produit suffisamment de richesses pour satisfaire les besoins fondamentaux de la planète tout entière(2)? nous alerte l'auteur qui cite à ce propos Gandhi : "Il y a suffisamment de ressources pour répondre aux besoins de tous, mais pas assez pour satisfaire le désir de possession de chacun". L'auteur s'interroge également sur les raisons qui nous font ignorer les grands enjeux de ce siècle et dénonce notre "politique de l'autruche" alors que les déséquilibres écologiques s'aggravent : "De multiples signaux alertent l'humanité sur les dangers qui la menacent, et tout se passe comme si, à l'échelle planétaire, l'espèce humaine ne se sentait pas concernée.". Enfin, il se demande d'où vient cette angoisse existentielle qui gangrène nos sociétés modernes ? Le pouvoir, l'argent, la consommation, le travail, les drogues,... sont de piètres palliatifs face à nos angoisses. "A travers la subsistance, c'est en fait une tentative de faire reculer l'angoisse de la mort qui s'exprime ; on n'est plus alors face à un simple besoin de nourriture, mais face à un désir de richesse. Et si ce désir est orienté vers l'avoir plutôt que vers l'être, il va être la source d'une passion d'accaparement bien au-delà que nécessaire.".
Est-ce, comme il le soulignait avec pertinence dans sa première interview aux "Di@logues Stratégiques" parce que "les êtres humains ne sont pas simplement des êtres de raison et de besoins ; ils sont aussi des êtres d'émotion et de passion. L'humanité a cette caractéristique d'être une espèce qui sait qu'elle va mourir. On ne vit pas, conscient qu'on va disparaître un jour, sans se poser des questions fondamentales sur le sens de la trajectoire de vie, de la reconnaissance, que ce soit à titres personnel ou collectif". Cette question, aussi métaphysique que fondamentale, symbolise la faille de tout être humain vivant dans les sociétés, notamment occidentales. Aucune espèce n'a, plus que la nôtre, développé la conscience de la mort (de soi-même et de ses semblables) avec pour conséquence l'angoisse de la mort. "Dans ce système de lutte contre la mort " écrit-il encore " construire du sens peut se faire aussi bien par la croyance que par la connaissance(...). La passion du sens, lorsqu'elle n'est pas régulée, fait le lit des intégrismes, qui refusent toute autre approche que la leur". Pour Patrick Viveret "seules les approches qui prennent en compte cet enjeu émotionnel chez l'être humain peuvent nous guider efficacement.".


Une dépression nerveuse universelle
Alors que l'humanité vit l'un des tournants les plus décisifs de son histoire (nous sommes confrontés à des dangers d'une gravité inédite pour l'humanité et la biosphère : risques sanitaires et écologiques, usage dangereux de la révolution du vivant,..) Patrick Viveret diagnostique une "dépression nerveuse universelle". Nos sociétés seraient donc maniaco-dépressives... Nous souffrons de ne pouvoir "être à la bonne heure". En d'autres termes, nous sommes incapables de vivre intensément le présent, de nous sentir bien dans notre époque et nos baskets... Ce mal contemporain nous transforme en "mammifères rationnels" pire, en "mammifères consommant", et la société de consommation fait de nous d'éternels insatisfaits.
C'est cette "misanthropie du quotidien" qui nous empoisonne la vie : "Il existe en effet un rapport entre la culture de guerre économique et les grands dérèglements psychiques qui sont aujourd'hui à la racine de ce que l'on pourrait appeler(...) le nouveau malaise dans la civilisation de ce début de siècle(...). La crise n'est pas économique, elle est culturelle et mentale(...). Pourquoi ne pourrions-nous pas émettre l'hypothèse que les crises dites économiques que nous vivons sont en fait des crises culturelles liées à la sortie de l'économique?(...). Il est vrai qu'à travers la culture de crise, nous avons été ramenés un demi-siècle en arrière, mobilisés par la peur du chômage et de la pauvreté.".
Patrick Viveret compare la situation actuelle avec les aspects psychiques et culturels de la crise de 1929 qui ont mené le monde à la guerre. Ainsi, nous sommes "en présence de pathologies mentales collectives dont une face est constituée par la guerre économique, l'autre étant celle de l'intégrisme et de la purification ethnique. La première conduit au "nettoyage social"(...). La seconde aux nouvelles guerres de religion, au terrorisme et au "nettoyage ethnique"(...). Ainsi, l'humanité en proie aux angoisses et aux rivalités est en train de basculer dans un nouveau cycle de pestes émotionnelles(3).".
Il ne tient qu'à nous de mieux maîtriser nos passions collectives, explique-t-il encore. Il nous faut nous "désintoxiquer de nos peurs qui conduisent à l'enfermement identitaire, de cette dépression qui compense de plus en plus mal l'excitation maladive du désir de possession ou de consommation(...). Contrairement à ce que pourrait laisser croire un certain fatalisme ambiant, l'essentiel des problèmes auxquels l'humanité est confrontée peut trouver des solutions. A condition de comprendre que la plupart des difficultés ne se situent pas dans l'ordre de l'avoir, celui des ressources physiques, monétaires, techniques, mais dans l'ordre de l'être, de la façon de concevoir sa place dans l'univers, de donner un sens à sa vie, de s'en sentir responsable et de se montrer solidaire de la vie des autres.".


Pour une mondialisation plus humaine
Ainsi, se réapproprier la mondialisation implique de redonner sa place à l'imagination et à la créativité. Alors seulement pourra apparaître une nouvelle qualité de participation citoyenne, une conscience planétaire capable de débloquer nos démocraties devenues perverses, car de plus en plus fondées sur l'obsession de la compétition et de la domination. "La guerre à autrui, la plupart des sagesses et des traditions spirituelles (au sens des spiritualités agnostiques ou athées) nous le disent, résulte directement de notre absence de paix intérieure(...) Voilà pourquoi il nous faut faire de la question de l'art de vivre et de la sagesse un enjeu politique et pas seulement individuel". Selon Patrick Viveret, il n'est donc pas utopique de "promouvoir une vision, une stratégie positives de la mondialité qui soient fondées sur une logique de coopération, de citoyenneté et d'art de vivre. Les nouvelles technologies peuvent être un atout dans ce projet, et la réduction du temps de vie consacré au travail n'est pas fatalement vouée à prendre la forme sauvage du chômage de masse(...). Mais il nous faut pour cela changer de paradigme et aborder avec une tout autre vision les problèmes de notre temps(...). Cela suppose de sortir de la logique de guerre, singulièrement de la guerre économique, d'inventer un autre rapport à la richesse (et à la monnaie), au pouvoir et à la vie elle-même(...). L'art de vivre, la capacité à surmonter la peur et le développement de logiques de coopération constituent les axes majeurs d'un projet politique pour le siècle, un projet qui prendra la forme d'une vision et d'une stratégie positives de la mondialité.".
C'est donc à nous qu'il appartient de construire une mondialisation plus humaine en inventant une autre gouvernance reposant sur l'émergence d'un mouvement civique mondial (l'alter mondialisme) capable d'influencer le politique et le culturel. Cet alter mondialisme en construction pose la question des intérêts vitaux de l'humanité : "Qu'allons-nous faire de notre planète, qu'allons-nous faire de notre espèce, qu'allons-nous faire de notre vie ? Ces trois interrogations radicales qui s'adressent aujourd'hui à l'humanité à l'échelle mondiale, comment l'Europe les prend-elle en charge ?" s'interroge -et nous interroge- l'auteur. "La peur qu'elles suscitent peut très bien déboucher sur de grandes régressions, et en tout cas sur des processus non démocratiques. Une gouvernance, ou au moins une régularisation mondiale, sera de toute façon nécessaire compte tenu de l'ampleur des enjeux.".


Que le meilleur gagne !
Pourquoi ai-je aimé ce livre ? J'ai aimé ce livre, vous l'aurez compris, parce qu'il est bouleversant d'humanité, de profondeur et d'optimisme. N'en déplaise aux Cassandre, cet essai lumineux est véritablement optimiste et le message de Patrick Viveret plein d'espoir. Comme l'auteur nous y invite : "Que le meilleur gagne!". Non pas le plus efficace ou le plus malin, mais le plus humain. Celui qui laissera s'exprimer ce qu'il y a de meilleur en lui gagnera.
Nous sommes tous concernés par ce livre, car c'est à nous qu'il appartient "d'inventer une autre vision du politique, pleinement écologique, citoyenne et planétaire, qui placerait le désir de l'humanité au coeur de sa perspective.". Et, si on en croit l'auteur, il est encore temps pour chacun d'entre nous de trouver le chemin pour changer la vie, et changer de vie. Avant que ça aille encore plus mal...?


(1) "Pourquoi ça ne va pas plus mal?" (Editions Fayard. Collection Transversales. 2005). Préface de Jacques Robin et de Joël de Rosnay. Extraits.
(2) Selon le Rapport mondial sur le développement humain (1998) du Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) : "Il serait possible avec 40 milliards de dollars supplémentaires par an de s'attaquer pour de bon à la famine, aux problèmes d'accès à l'eau potable et à ces maladies souvent mortelles que l'on sait pourtant soigner ou prévenir à coûts réduits, comme la tuberculose, la diphtérie, le paludisme,... Peut-on prétendre que l'on est incapable de mobiliser de telles sommes alors que dans le même temps les seules dépenses en cigarettes en Europe s'élevaient en 1998 à 50 milliards de dollars et celles en boissons alcoolisées à 105 milliards de dollars(...), le seul achat des crèmes glacées à 11 milliards de dollars ?" pour ne citer que ces exemples.
(3) Expression de Wilhelm Reich (1897-1957. L'une des figures les plus connues de la dissidence freudienne) pour caractériser les grandes régressions psychiques des années 30.


*Patrick Viveret est philosophe, ancien rédacteur en chef de la revue Transversales Science/Culture, et l'un des initiateurs du processus "Dialogues en humanité". Conseiller à la Cour des comptes, il est également l'auteur du rapport "Reconsidérer la richesse" (pour une autre approche de la richesse. Editions de l'Aube. 2004).
Une collection pour "décloisonner les savoirs".



Saluons l'initiative des éditions Fayard, qui ont eu l'excellente idée de lancer la collection "Transversales". Transversales, du nom de la revue transdisciplinaire fondée par le Dr Jacques Robin et le "Groupe des Dix"** (Henri Laborit, Edgar Morin, René Passet, Joël de Rosnay,...) à la fin des années 60. Transversales, parce que cette collection dirigée par Jacques Robin et Joël de Rosnay, président du GRIT (Groupe de Recherche Inter et Transdisciplinaire) accueille des personnalités appartenant à des horizons différents, des penseurs "phares", humanistes éclairés dans la tradition de la Renaissance qui nous rappellent que la connaissance de notre monde moderne passe par l'interdisciplinarité et la complémentarité.
Dans la droite ligne de la revue Transversales et des groupes de réflexion du GRIT, cette collection a l'ambition de rapprocher et de décloisonner les savoirs, les disciplines, les approches, afin d'éclairer les enjeux cruciaux auxquels sont actuellement confrontées les sociétés humaines. Cette nouvelle collection porte un regard neuf et "transversal" sur notre monde moderne, sur les menaces écologiques, sociales et techniques et les nouvelles formes de coopération à l'oeuvre pour reconstruire l'espace politique, les nouveaux arts de vivre, les formes d'innovation centrées sur l'humain.


**En 1966, des intellectuels (Henri Atlan, Henri Laborit, Edgar Morin, René Passet, Jacques Robin, Michel Rocard, Joël de Rosnay, Michel Serres, Jacques Testard,…) appartenant à des disciplines différentes (biologie, économie, sciences sociales, écologie, philosophie, juridique, politique,…) ont eu l'idée de confronter leurs savoirs dans le but d'élaborer une réflexion dynamique sur la société.