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Pour des valeurs nouvelles, modernes et universelles



(Les Di@logues Stratégiques® N°43 - 11/03)

Jean-Manuel Rozan* est financier. Il est également l'auteur d'un essai " Ni dieu, ni maîtres ; ni lutte, ni classes " qui vient de paraître aux éditions Jacques-Marie Laffont. A contre-pied des courants de pensée du moment, il nous propose une analyse divergente sur l'emploi, l'entreprise et la politique de notre pays.

Véronique Anger : Comment vous est venue l'idée de ce livre ?
Jean-Manuel Rozan : Le débat politique m'a toujours passionné. Je voulais savoir si les idées d'un Français, qui ne s'appelle pas Minc, Finkielkraut ou Bernard-Henri Lévy, pouvaient être entendues.
Je n'ai nulle part trouvé l'argument majeur et évident selon lequel les valeurs de Liberté, Egalité, Fraternité sur lesquelles repose la société française depuis plus de deux cents ans sont aujourd'hui dépassées. Le cœur du problème français, donc sa solution, est pourtant là. On ne peut rien changer si on ne change pas les mentalités et on ne peut changer les mentalités que si l'on met en cause les valeurs fondamentales de notre société.
Il ne s'agit pas de réfuter des valeurs fondamentales qui ont joué un rôle historique indéniable, mais de dénoncer le double handicap dans lequel, au fil du temps, elles ont fini par enfermer la France. D'un côté, vous avez la droite qui promet la liberté et, de l'autre, la gauche qui garantit l'égalité. Etatistes l'une comme l'autre, droite et gauche se partagent le budget de la fraternité… à nos dépens !
Sous couvert de liberté, certaines entreprises souhaiteraient pouvoir licencier à tout va, même s'il existe d'autres solutions. On constate aussi que le niveau de rémunération des actionnaires est désormais déconnecté de celui des employés. En réaction, sous prétexte d'égalité, les syndicats ou le personnel de la fonction publique refusent systématiquement les changements. La liberté a été dévoyée en libéralisme et l'égalité en égalitarisme. Vidées de leur contenu, ces valeurs érigées en dogme aboutissent à des impasses.

Véronique Anger : Comment sortir de l'impasse ? Avec la mondialisation croissante, la société française me semble plus que jamais attachée à ces valeurs républicaines...
Jean-Manuel Rozan : Dans notre conception française de " Liberté, Egalité, Fraternité ", un amalgame dramatique s'est peu à peu créé entre l'égalité et la fraternité. En France, l'héritage entre frères est égal. Il est interdit de favoriser l'un par rapport à l'autre, ce qui n'est pas le cas avec le modèle anglo-saxon où la loi sur l'héritage permet de traiter différemment les enfants, selon leur mérite par exemple. En France, la fibre égalitaire est si profondément ancrée qu'elle l'est jusque dans la tradition familiale. Un exemple simple : tous les enfants se partagent l'héritage quels que soient leurs mérites ou leur situation.
Si les frères sont égaux, les égaux sont-ils frères ? Si l'égalité entre frères est obligatoire, il n'y a qu'un pas à franchir pour que la fraternité entre égaux soit obligatoire… Pourtant, ce n'est pas la même chose…
Alors que les citoyens pourraient être tenus à une certaine solidarité vis-à-vis de leurs " égaux différents " par des conventions sociales, notamment par l'impôt, l'amalgame obligatoire égalité-fraternité emporte tout.
Vous pouvez vous déclarer solidaire d'une population sans pour autant ressentir de fraternité vis-à-vis de cette même population parce que vous ne vous identifiez pas à elle par exemple. Si vous avouez cela, vous serez frappé d'anathème… Dans notre pays, au lieu de nous sentir libres d'être différents, il est tabou de n'être ni égal, ni frère. Voilà pourquoi ceux qui sont différents -les handicapés notamment( sont " oubliés " dans les sociétés égalitaires comme la nôtre, alors qu'ils ont leur place dans les sociétés " différenciatrices " (aux Etats-Unis par exemple).

VA : Le modèle capitaliste libéral qui domine le monde -et dans lequel nous vivons- s'inspire de la culture anglo-saxonne. On sait aussi que ce modèle est source d'inégalités.
JMR : Dans ses ouvrages, Emmanuel Todd(2) explique très bien cette emprise de l'idéologie égalitaire sur notre société. En effet, rares sont les Français qui croient en eux plus qu'en l'Etat. Dès le départ, la fraternité française a été collective, étatique, administrée et obligatoire. Elle allait également devenir coûteuse, improductive, parfois détournée.
Dans les pays anglo-saxons, comme les frères ne sont pas égaux, il est possible de déshériter l'un au bénéfice de l'autre. Alors, s'introduit le droit à la différence (et son emblème : la différence de fortune) dans l'inconscient des peuples. Comme vous le soulignez, il est vrai que le modèle capitaliste libéral qui domine le monde aujourd'hui s'inspire de la culture anglo-saxonne reposant principalement sur le droit individuel à la différence. Les démocraties capitalistes modernes sont fondées sur le mécanisme de la création de richesses. Par conséquent, la prise de risque, l'actionnariat, le travail,… permettent à l'individu de mériter une rémunération supérieure à celle de son voisin sans pour autant que cela soit choquant. Un modèle inégal certes, mais efficace pour produire du capital et augmenter la prospérité globale.
En France, la seule façon de débloquer la situation serait d'adopter des valeurs nouvelles sur lesquelles tout le monde s'accorde. La vérité, la responsabilité (fraternelle, sociale) et la diversité. Ces valeurs sont celles que nous appliquons déjà dans nos vies privées.
La vérité est la valeur de base. Elle ne risque pas d'être conflictuelle ou injuste. Elle est aussi universelle que la liberté, pour la même raison : le monde a soif de vérité. Elle est aussi une valeur utile qui permet de dégager les responsabilités : sans vérité, difficile d'établir les responsabilités.
Comme la vérité, la responsabilité est universelle car chacun y aspire. Elle est également multiforme, variée et complexe, donc adaptée au monde moderne. La première responsabilité est la responsabilité fraternelle. Et chaque individu doit pouvoir choisir librement et différemment sa manière de l'assumer (impôt, vie associative, actions personnelles,…). S'il choisit de le faire à travers l'Etat, il voudra vérifier (vérité oblige…) que l'Etat dépense et utilise correctement ses impôts. L'individu est responsable ; l'Etat est comptable.
L'autre responsabilité est sociale (celle de l'employeur vis-à-vis de ses employés par exemple) qui implique de prendre en considération les intérêts de la communauté au même titre que ses intérêts propres.
Vérité et responsabilité sont complétées par la plus complexe de nos valeurs : la diversité. Plus le consensus (politique) sera général, plus les citoyens porteront leur attention sur la diversité locale (des savoir-faire et des savoir-vivre).

VA : Ces nouvelles valeurs : vérité, responsabilité et diversité, pourraient donc s'appliquer également au politique ?
JMR : Il est temps, en effet, de donner à la vérité, la responsabilité, la diversité, leurs lettres de noblesse politiques et de les inscrire dans la constitution. Notre constitution actuelle, quasi monarchique, place le président de la république sur un piédestal, au-dessus des lois et des citoyens. Dans notre pays, le résultat des législatives peut obliger à la cohabitation, donc à l'immobilisme si le "souverain" refuse de démissionner. La possibilité cohabitationniste doit être éliminée. L'élu de la nation doit soit gouverner, soit se démettre. C'est la vérité du vote et cela doit être sa responsabilité.
La certitude d'échapper à ses responsabilités, dans un système où la sanction est absente, conduit à considérer la recherche de la vérité comme une obligation subalterne quand elle devrait être l'obligation première de la vie publique.
Croire que le suffrage universel est la démocratie est une vue de l'esprit. Il existe d'autres modèles, notamment le système parlementaire, où les citoyens élisent des députés qui disposent de pouvoirs importants : contrôler le budget de l'Etat (grâce à un office de comptabilité national efficace) et nommer le premier ministre.
Aujourd'hui, de plus en plus de citoyens sont persuadés de l'urgence d'une réforme constitutionnelle. En amont de cette réforme, il reste à accomplir celle des mentalités et des valeurs.

*Jean-Manuel Rozan a travaillé une dizaine d'années à la bourse de New-York. Aujourd'hui, il vit et travaille à Paris. Il a publié plusieurs essais, notamment : " Je vois poindre un monde nouveau ", " Génération flouée " ou "Le fric".

(1) Cela vaut également pour l'Allemagne, la Russie et les pays arabes
(2) "Après l'Empire" (2003) ; "L'illusion économique" (1997) notamment.