Entretien avec le Professeur Baulieu, Professeur au collège de France et chercheur à l'INSERM



(Les Di@logues Stratégiques® - 04/02)

Version Anglaise

Dans les esprits, le nom du
Professeur Etienne-Emile Baulieu* est souvent associé à celui de la DHEA. Pourtant, ses travaux ne se réduisent pas à la découverte d'une molécule qui aura fait couler beaucoup d'encre... et inspirer bien des fantasmes dans l'imaginaire collectif.

Pour ce grand scientifique à la réputation mondiale, la DHEA n'est pas un aboutissement, mais le point de départ de toutes ses recherches sur le vieillissement.



Véronique Anger : Vous êtes à l'initiative de l'Institut de la longévité(1). Aujourd'hui où en sont vos recherches en gérontologie ?
Professeur Etienne-Emile BAULIEU : Les journalistes réduisent souvent mes travaux à mes recherches sur laDHEA(2). Cela étant, c'est grâce à cette découverte que j'ai été plongé dans le milieu de la recherche sur le vieillissement, d'un point de vue général mais aussi sur les plans biologique et médical. Dans ce domaine, en France comme à l'étranger, il reste beaucoup à faire. Nous ne comprenons pas bien le " pourquoi " ni le " comment " du vieillissement et, a fortiori, comment se prémunir contre un certain nombre d'effets délétères. Le séquençage du génome humain offre de nouvelles possibilités. A l'exception des maladies neuro-dégénératives (maladies d'Alzheimer, du système cardio-vasculaire, ostéoporose,…) où les progrès sont réels ; dans l'ensemble, les recherches avancent lentement. C'est le cas notamment dans le domaine des déficits immunologiques, bien que les résultats obtenus par une société californienne à partir de dérivés de DHEA soient très encourageants.
Récemment des travaux américains ont indiqué l'activité remarquable de la DHEA pour contrer le " syndrome métabolique " du vieillissement, avec formation de trop de tissus graisseux et résistance à l'insuline, et nous avons démontré un effet tout à fait imprévu de la DHEA sur l'hypertension artérielle pulmonaire en cas d'insuffisance d'oxygénation (comme dans les maladies respiratoires chroniques).
En matière de vieillissement, il faut distinguer la prévention de la pathologie. Nous devons nous attendre à rencontrer de plus en plus de maladies associées au vieillissement. Nous en ignorons les causes, ce qui n'empêche pas la prévention partiellement.
Nous nous intéressons également aux problèmes du vieillissement (que les anglais traduisent par " aging ", ce qui signifie prendre de l'âge et ne comporte pas d'a priori négatif). Il peut être "normal", non pathologique chez un sujet sain, mais on enregistre cependant une certaine détérioration physiologique (affaiblissement musculaire, sécheresse cutanée, perte de mémoire,…). Un enjeu important consiste à obtenir un " vieillissement réussi ", ou " successfull aging ". Nous constatons déjà que la plupart des septuagénaires d'aujourd'hui sont plus dynamiques et en bien meilleure santé que les sexagénaires, voire les quinquagénaires, du milieu du XXème siècle, alors...


VA : On sait que la mort d'un proche peut affecter une personne au point que celle-ci développe une maladie, hormonale par exemple. Quelles sont les dernières découvertes dans le domaine de la neuropsycho-immunologie ? Que sait-on des relations entre : systèmes nerveux, hormonal et immunitaire ?
Pr EB : Les relations entre systèmes nerveux, hormonal et immunitaire sont tout à fait d'actualité. La neuropsycho-immunologie hormonale est un domaine très important auquel je m'intéresse particulièrement. Depuis que nous avons découvert que le cerveau fabriquait des substances proches des hormones, nous explorons cette voie pour prévenir ou traiter des pathologies associées au vieillissement, comme les altérations de la mémoire par exemple ou la réparation des neurones traumatisés.


VA : La durée de vie de l'être humain ne cesse de s'allonger. Quelle est son espérance de vie optimale ? Et quelles sont, d'après vous, les conséquences sociales de l'allongement de notre espérance de vie ?
Pr EB : Nous gagnons, en moyenne, trois mois de vie chaque année. 50% des femmes adultes d'aujourd'hui dépassent 85 ans. La moitié des bébés nés avec le troisième millénaire atteindra cent ans. Ces enfants de l'an 2000 pourront profiter de leur retraite pendant… 40 ans ! Cinq générations pourront cohabiter dans une même famille,… Ces images frappantes changent totalement notre vision du monde. L'augmentation de la longévité " normale " suscite évidemment un tas de questions. Parler d'espérance de vie " optimale " revient à émettre un jugement de valeur. Je pense que l'objectif est de vivre le plus longtemps possible en bonne santé, actif, inséré et heureux jusqu'à ce que, finalement, nous mourions brusquement. Il existe un terme technique pour résumer cette idée, il s'agit de la "rectangularisation" de la courbe de vie(3). Pourrons-nous dépasser les 121 ans de Jeanne Calment ? Oui, probablement. Repousserons-nous encore ces limites ? Je l'ignore. Si nous tenons compte du fait que l'"environnement" (alimentation, comportement, hygiène,…) s'améliore, il est fort possible que l'espèce humaine vive plus longtemps encore. Quoi qu'il en soit, tout finit par s'user, êtres vivants ou objets, même les plus résistants… En fait, nous vivons une double révolution : une révolution de l'allongement de l'espérance de vie, et une révolution de l'informatique et de la communication.
Pour ce qui est de l'allongement de la durée de la vie, repousser réglementairement au-delà de 60 ou 65 ans la date limite du départ à la retraite ne règle que très partiellement et provisoirement la question. Il est d'ailleurs essentiel que les jeunes prennent leur place dans le système social, et si un renouvellement est nécessaire, il serait dangereux de pousser trop brutalement les plus âgés vers la sortie. Le mot "retraite" a deux significations : d'une part, le versement d'indemnités financières et, d'autre part, la mise à l'écart de la société dont on est "retiré". Je pense que les outils de communication actuels sont une opportunité fantastique pour les gens âgés. Ils leur permettent de communiquer avec n'importe qui, voisins ou étrangers à l'autre bout du monde, de transmettre et d'utiliser leur expérience, de contribuer à des programmes,… Ainsi, c'est une nouvelle possibilité de gagner de l'argent et de rester inséré dans la société.


VA : En tant que président de l'Académie des Sciences, comment pensez-vous gérer et faire évoluer cette prestigieuse maison ?
Pr EB : L'Académie des Sciences jouit effectivement d'un certain prestige auprès du public. Historiquement, les Français font confiance aux scientifiques ; ils aiment leurs chercheurs… De ce fait, l'Académie a une responsabilité très importante. Dans le cadre de ma mission, j'ai l'intention d'aider à doubler le nombre de ses membres : je suis totalement opposé à une politique élitiste. L'Académie est actuellement composée de 130 personnes, dont 3 femmes, ce qui me semble parfaitement anormal. Je souhaiterais donc que soit rééquilibrée cette répartition hommes/femmes. D'ici à deux ans, 100 nouveaux scientifiques seront élus parmi lesquels -je m'y engage fermement- de nombreuses femmes… L'Académie des Sciences n'incarne plus, aujourd'hui, le lieu où les savants viennent présenter leurs découvertes. Les scientifiques publient dans des revues spécialisées et sur internet. Par conséquent, le rôle de l'Académie des Sciences évolue. Elle peut et doit pouvoir recueillir les informations scientifiques validées et importantes, et les communiquer au grand public, y compris à travers les médias, internet, tout en aidant les enseignants. A cette fin, je suis en train d'installer une Délégation à l'information scientifique et à la communication puissante. Et j'espère bien obtenir du prochain ministre de la Recherche une ligne budgétaire spéciale.


*Le Professeur Etienne-Emile Baulieu, père de la pilule abortive RU 486 et co-découvreur de la DHEA, est Docteur en médecine, docteur es sciences, Professeur au Collège de France. Il travaille à l'INSERM (Unité 488 du Kremlin-Bicêtre). Membre de l'Académie des Sciences depuis le8/02/1982 (section Biologie humaine et sciences médicales) il en est le président depuis le 10/12/2002. Biographie.
Vient de paraître : "LES MALADIES ET LA MÉDECINE" du Pr Étienne-Émile BAULIEU en collaboration avec le Pr René FRYDMAN, Philippe KOURILSKY (UNIVERSITÉ DE TOUS LES SAVOIRS Volume10 chez Odile Jacob (Collection Poches).



(1) L'Institut de la longévité rassemble un réseau de chercheurs appartenant aux secteurs public et privé dans les domaines de la génétique, de la génomique, de la biologie, ou de la pharmacologie,...
(2) DéHydroEpiAndrostérone, plus connue sous le nom de DHEA
(3) Rectangularisation de la courbe de vie (ou de survie) : les courbes d'espérance de vie restent élevées très tard dans une population en fonction de l'âge (90% par exemple) et chuteraient brusquement autour de 90-100 ans. Si l'on dessine un graphique avec en abscisse (axe des X) les âges ; et en ordonnée les pourcentages de personnes vivantes (axe des Y), la courbe sera rectangulaire, alors qu'il y a 100 ans, elle avait la forme d'un "tobogan" ou d'un "tremplin de saut à ski" (par exemple, le skieur se dirigeant vers la droite du graphique).

Pour en savoir plus sur l'Inserm
A propos du génome humain
Au sujet du "gène égoïste"
L'exposition L'homme et les gènes
Voir aussi :
http://www.cite-sciences.fr/francais/ala_cite/expo/tempo/defis/encyclobio/index.htm
et l'Université de tous les savoirs et http://www.lacinquieme.fr/concepts/W00081/7/26386.cfm
http://www.futura-sciences.com/
Roger Guillemin, la recherche sans confort (Le Monde édition abonnés du 05.05.05)
Recherche fondamentale : le gouvernement fait fausse route (signé Yves Coppens, Gérard Fussman, Axel Kahn, Jean-Claude Pecker, Gabriele Veneziano, Jean-Pierre Vernant, Hubert Reeves. Le Monde du 04.04.05)