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Côte d'Ivoire : A qui profite la crise ?




(Les Di@logues Stratégiques® N°43 - 15/02/03)

"Sur place, les propositions de la France sont interprétées comme une victoire totale des rebelles. Pour la population, cet espèce de coup d'état démocratique n'est absolument pas acceptable" regrette Robert Montoya*, expert en sécurité, et conseiller du président ivoirien Laurent Gbagbo.



Véronique Anger : Dans votre précédente interview aux Dialogues Stratégiques (De l'huile dans les rouages africains - septembre 01) vous évoquiez la construction par Exxon Mobil d'un oléoduc transafricain de plus d'un millier de kilomètres, qui devait s'étendre du Cameroun à l'océan atlantique. Où en est ce gigantesque chantier ?
Robert Montoya : Les travaux sont en voie d'achèvement. Comme je vous l'avais annoncé lors de cette interview, nous avons dû déployer, dans des délais très courts, d'énormes moyens logistiques pour approvisionner les champs pétroliers en marchandises et en matériels(1).
Dans moins d'un an maintenant, les premiers barils seront extraits des puits situés en zone tchadienne pour être acheminés à travers le pipe-line vers le Cameroun. Nous aurons alors un deuxième "Koweit"…


VA : Aujourd'hui, quelles sont les positions stratégiques économiques des occidentaux en Afrique ?
RM : Les intérêts économiques sont principalement liés au pétrole. Le nouveau champ pétrolier (l'équivalent de Doba au Tchad) qui va s'ouvrir en Centre-Afrique suscite déjà beaucoup d'intérêt chez les Occidentaux…
Situé aux limites du Tchad et de la Centre-Afrique, il sera vraisemblablement connecté au pipe descendant sur le Cameroun. Des discussions sont en cours pour décider de l'attribution des champs d'exploitation.


VA : En tant que proche conseiller de Laurent Gbagbo, quelle est votre analyse de la situation en Côte d'Ivoire ? Pourquoi, selon vous, la France n'a-t-elle pas voulu reconnaître l'existence d'agressions extérieures venant du grand-ouest (du Libéria) et du Nord-Est (du Burkina Fasso) ? Aurait-elle ainsi cherché à échapper à son obligation d'appliquer les accords de protection mutuelle, de coopération et de défense, qui la lient à la Côte d'Ivoire ?
RM : Les accords de coopération stipulent effectivement que la France doit agir en cas d'agressions extérieures.
Dans un premier temps, ces affrontements ont été présentés comme des affrontements inter-ivoiriens et, dans un second temps, comme des affrontements inter-ethniques. Or, il ne s'agissait absolument pas de cela, mais d'un plan mûrement préparé qui a échoué sur la tentative de coup d'état. Suite à cela, les rebelles se sont repositionnés sur un axe de partition en deux de la Côte d'Ivoire.
La France s'est donc retrouvée dans une situation difficile, ne sachant manifestement pas clairement choisir son camp…


VA : Au lendemain des accords de Marcoussis, au cours de la réunion avenue Kléber entre la France et les rebelles (sans le président Gbagbo) la France a demandé l'attribution des ministères de la défense et de l'intérieur aux rebelles.
En soutenant les rebelles, n'est-ce pas une manière de condamner le pouvoir démocratique ivoirien en place ?
RM : Il est difficile de comprendre comment cette idée a pu déboucher sur la nomination des rebelles à des postes-clés comme la défense et l'intérieur. Sur place, les propositions de la France sont interprétées comme une victoire totale des rebelles. Pour la population, cet espèce de "coup d'état démocratique" (puisqu'il a échoué de manière militaire) n'est absolument pas acceptable.
Beaucoup de politiciens, mais aussi de simples citoyens ivoiriens qui s'intéressent de très près à la politique de leur pays, ne sont pas disposés à recevoir des ordres de l'extérieur. Ils ont vraiment l'impression que les accords ont cherché à consacrer la mise en place du RDR.
Et ils comprennent encore moins que leur constitution soit bafouée, d'autant que l'assemblée nationale (qui avait vu la participation de tous les partis politiques) avait donné une large majorité aux partis FPI/DPCI, les opposants du camp Ouattara et du RDR.
Vendredi soir (le 7/02), Laurent Gbagbo a fait connaître sa position sur les accords de Marcoussis. Le président a accepté globalement ces accords, refusant les aspects ne respectant pas la constitution ivoirienne : le gouvernement par ordonnance (visant à dépouiller le chef de l'état de toutes ses prérogatives), le désarmement des FANCI(2) et de la gendarmerie, la nomination des rebelles aux postes-clés des ministères de la défense et de l'intérieur.
En revanche, il a officialisé la nomination de Seydou Elimane Diarra, le nouveau premier ministre ivoirien désigné à Paris. Celui-ci devra soumettre son nouveau gouvernement au Président, qui conserve évidemment toutes ses prérogatives.
Le discours de vendredi a été un bon discours ; il a permis de calmer les esprits à Abidjan.
Le Comité de suivi, repris par les chefs d'états africains -je pense en particulier au nouveau président du Ghana, qui est également le président de la Communauté des Etats d'Afrique de l'Ouest (CEDAO) et au général Eyadema (Togo)- va permettre de relancer la négociation et, certainement, de la faire aboutir.
La négociation revient enfin en Afrique. Des personnalités, conscientes des réalités du terrain, se mobilisent pour sortir la Côte d'Ivoire de ce marasme.


VA : Comment expliquez-vous l'attitude de la France ?
RM : Je pense qu'il s'agit de maladresses, mais aussi d'une méconnaissance culturelle, de certains problèmes africains et des réalités du terrain.
La négociation avait plutôt bien démarré à Lomé, au Togo. Elle était en passe d'aboutir et personne ne comprend pourquoi il a brusquement été décidé de la déplacer à Paris ! A mon avis, il aurait été plus sage de laisser les chefs d'états africains régler ce problème eux-mêmes.


VA : Où sont nos grands spécialistes français de la question africaine ? Et pourquoi n'y-a-t-il plus de vraie politique africaine française ?
RM : De tels loupés ne s'étaient pas produits par le passé… Les grands spécialistes français ont soit pris leur retraite, soit quitté la politique. Ceux qui les ont remplacés ont tenté de résoudre cette crise de manière technocratique. Et c'est impossible.
Ce continent, où l'influence culturelle est très forte, fait intervenir de nombreux paramètres qui ont été totalement ignorés dans cette affaire africaine… comme dans bien d'autres d'ailleurs.


VA : La rumeur désigne de grands groupes français -en particulier des sociétés du BTP et des grands assureurs- comme ayant financé les rebelles. Qu'en pensez-vous ?
RM : En effet, des bruits courent sur le financement des rebelles mais, à ma connaissance, rien n'a été prouvé jusqu'à présent.
Généralement, les mouvements rebelles sont auteurs de nombreux pillages et exactions. Or, cela n'est pas le cas en Côte d'ivoire. Il est clair que les rebelles ont bénéficié de soutiens financiers importants pour s'équiper et durer. Leur logique est différente et ils semblent bien structurés.
Cela étant, les sources de financement commencent à s'essouffler, et de plus en plus d'actes de violence sont commis sur le terrain. (Je ne parle pas des violences dont sont victimes les populations situées dans les régions frontalières avec le Libéria, qui subissent le joug de bandes armées nomades venues du grand-ouest).


VA : Que pensez-vous du rôle de la presse française et étrangère dans cette affaire ? Personnellement, je m'étonne de la "désinformation ambiante"?
RM : J'ai vraiment le sentiment d'une grosse désinformation, d'un vrai travail pour accréditer une thèse officielle. Compte tenu de la pluralité de la presse française et internationale, je ne comprends pas cette acceptation générale d'un discours officiel. (Cf. la lettre de démission de l'ancien correspondant au journal Le monde à Abidjan(2)).
Je m'étonne également du manque de curiosité des journalistes, en particulier les spécialistes des questions africaines des grands journaux tels que Le Monde, qui se sont laissé manipuler aussi facilement. Nous en avons la preuve avec le traitement des "escadrons de la mort"...


VA : Actuellement, c'est le principal sujet de discussion en France et en Côte d'Ivoire(3) : de nombreuses personnes sont assassinées et des rumeurs folles courent la ville au sujet de listes noires désignant les prochaines personnes a éliminer. L'entourage direct du Président est mis en cause. S'agit-il, là encore, d'une manoeuvre visant à discréditer le Président?
RM : L'affaire des escadrons de la mort est une manifeste désinformation qui vise a discréditer l'entourage du Président Gbagbo. Toute cettte histoire est partie d'une feuille de choux accusant nommément son aide de camp parue sur le site du MPCI (mouvement rebelles). Il était demandé de faire diffuser le plus largement possible ces accusations sans fondement, ce qui a été fait.
Par la suite, ces accusations ont été reprises par Le Monde et La Croix, ainsi que d'autres, sans enqûete, et on s'aperçoit que les écrits reprenne fidèlement les accusations contenues dans le document du MPCI.
Il est curieux de constater que les éliminations de personnnes participent au blocage des négociations, notamment celle de Dacoury Tabley, medecin, qui est intervenue le jour où un accord avait été trouvé à Lomé.
Les négociations ont été interrompues par la suite pendant une vingtaine de jours. Je suis également surpris que la presse internationale ne s'interesse pas aux centaines de personnes de personnes qui ont été executées en zone rebelles, notamment des gendarmes dont le nombre se situerait environ à deux cents. Tous les jours, des personnes arrivent a Abidjan en provenance des zones contrôlées par les rebelles et font état de nombreux assassinats, viols et pillages dont personne ne veut parler.


VA : Que pensez-vous de l'arrivée des troupes spéciales anti-guérilla(4) au centre d'Abidjan ? Est-ce le retour d'une vieille tradition du coup d'état français ?
RM : Je pense que la France est inquiète pour ses expatriés à Abidjan. A mon avis, il s'agit seulement de prévention. Ces "gesticulations" d'avions et cette dramatisation "spectaculaire" participent aussi de cette désinformation dont nous parlions à l'instant.
En dehors de quelques actes de vandalisme isolés, les Français vivant en Côte d'Ivoire n'ont pas été inquiétés. La plupart d'entre eux y sont heureux et n'ont aucune envie d'en partir. Ils ne comprennent pas la position française. En majorité, ils soutiennent Gbagbo qui, à leurs yeux, représente le président de l'union nationale. D'ailleurs, des Français ont défilé dans la dernière grande manifestation de soutien au Président.


VA : Que faut-il penser des rumeurs de dévaluation du franc CFA ? Et en quoi cette dévaluation peut-elle aider l'Afrique ?
RM : Il est question de dévaluation depuis l'avènement de l'euro. C'est un serpent de mer…
La situation en Côte d'Ivoire, qui est un peu le moteur de l'Afrique de l'Ouest, risque d'accélérer cette dévaluation. Ce serait catastrophique pour l'Afrique, qui importe la majorité de ses biens matériels.
Seuls quelques pays ont réussi à surmonter la dernière dévaluation ; cette nouvelle crise aurait des conséquences dramatiques pour la population.


*Président de S.A.S. et Directeur Général de Darkwood logistique, Robert Montoya est installé en Afrique depuis plus de vintg ans. Il dirige plusieurs sociétés (logistique, sécurité) basées sur 7 pays, qui emploient environ 2 500 personnes. Pour en savoir plus : http://www.sofrecap.com


(1) Forces Armées Nationales de la Côte d'Ivoire
(2) Lettre de démission de Théophile Kouamouo correspondant au journal Le monde à Abidjan. Ce journaliste Camerounais peut difficilement être taxé d'appartenir au cercle du pouvoir... Plus d'infos sur : http://www.ivoireplus.com/actualite/
(3) Au sujet des escadrons de la mort : cf. la conférence de presse du 4/02/03 de Mme Henriette Diabaté et de M. Amadou Gon Coulibaly, respectivement Secrétaire générale et Secrétaire général adjoint du RDR.. A l'heure où nous publions cette interview (15/02/03) Henriette Diabaté, numéro 2 du RDR (le parti d'Alassanne Ouatara) devait donner une conférence de presse à Paris, au Centre d'Accueil de la Presse Etrangère (CAPE).
(4) 450 hommes plus des blindés


3 semaines après la parution de cette interview : Amnesty International accuse les rebelles ivoiriens du massacre de prisonniers
La presse commence à percevoir la crise ivoirienne sous un jour différent (Article paru dans Le Monde du 27/02/03)