L’art de la guerre… digitale selon Caroline Faillet, spécialiste de l’e-influence et de la gestion de crise sur internet

(Les Di@logues Stratégiques. Par Véronique Anger-de Friberg, avril 2016)

Caroline Faillet est cofondatrice de Bolero, un cabinet d’étude et de veille sur l’influence de l’internet sur le comportement du public. Entrepreneuse du Net alors qu'elle était encore étudiante à HEC, elle conseille aujourd’hui les entreprises sur leur stratégie digitale. Cette sociologue du web, qui enseigne sa spécialité à HEC, publie en mai prochain L’art de la guerre digitale. Survivre et dominer à l’ère du numérique[1]

Véronique Anger-de Friberg : Tout d’abord, pouvez-vous expliquer à nos lecteurs, qui ne sont pas tous de grands initiés du numérique, ce que signifie « stratégie ou communication d’influence digitale » ?
Caroline Faillet : La stratégie d’influence digitale, c’est la mise en œuvre de moyens spécifiques pour atteindre certains objectifs, par exemple toucher une cible particulière, développer sa visibilité sur les réseaux sociaux, etc. La tendance sera d’utiliser des moyens « à la mode » comme Facebook, ou Twitter,
mais avant de choisir les bons outils il faudra identifier les différentes influences subies par les internautes évoluant dans l’écosystème numérique. Quels maillons du digital empruntera l’internaute ? Quelle influence subira-t-il au long de son parcours ? Comment les cibles s’agrègent-elles en communautés ? La stratégie visera à semer « les bonnes graines » dans les esprits… Pour maximiser les chances de l’entreprise, celle-ci devra être présente sur les points de passage de l’internaute en amont. Pour cela, il est fondamental de déterminer un moyen pour chaque cible, chaque maillon. Le risque, pour l’organisation, est de projeter sa propre vision des cibles… sachant que sa vision sera forcément fausse. Il est donc indispensable d’établir une cartographie des acteurs tout au long du parcours digital.
Les sources d’influence peuvent être spécifiques aux organisations, et il existe évidemment autant de parcours que de cibles identifiées (syndicalistes, consommateurs, jeunes, retraités, actifs, influenceurs, détracteurs…). Notre métier consiste à modéliser ces parcours d’influence et ces cartographies, puis à suivre leur évolution pour les maintenir à jour grâce à la veille et au croisement de données.

VA : Dans votre livre, vous n’hésitez pas à utiliser un langage guerrier pour décrire les relations qui opposent les organisations les unes aux autres, mais aussi aux internautes, ces consommateurs « augmentés » qui disposent de « super pouvoirs » : tout un arsenal que leur offre les réseaux sociaux pour (ré)agir…
CF : Certes, parler de guerre à propos des entreprises est un abus de langage si l’on s’en tient à la compétition classique entre des concurrents qui s’affrontent pour des parts de marché. Pourtant, aujourd’hui, l’entreprise vit à la fois sous la menace de la bombe atomique qui peut la faire disparaître brutalement ; et du poison qui risque de l’affaiblir lentement, mais irrémédiablement.
La bombe atomique, c’est l’ubérisation. Quand une start-up de l’économie numérique revisite un modèle économique, c’est toute la filière qui se retrouve menacée, et il est déjà trop tard quand l’entreprise attaquée prend conscience du danger. Le poison, ce sont ces attaques quotidiennes contre la réputation de l’entreprise au nom de l’éthique, de l’environnement, de la transparence, etc. que lancent des « micro-acteurs » susceptibles d’avoir une grande influence sur l’opinion publique.
Depuis que l’arme digitale est à la portée de tous, la conception traditionnelle de la guerre est totalement remise en cause et autorise la généralisation du terme à d’autres types d’acteurs que les État. C’est ce que je souhaitais mettre en lumière dans mon livre. J’explique aussi que l’internaute 3.0 échange, revend, partage… selon ses besoins et ses convictions, et n’hésite pas à court-circuiter les schémas économiques traditionnels, comme on le voit avec l’économie collaborative. Il sait tirer profit de ses liens/réseaux sociaux, utiliser AirBnB, BlaBlaCar, publier des critiques sur les blogs et plateformes collaboratives… L’internaute 3.0 est, en effet, un consommateur « augmenté » de nouvelles dimensions qui transcendent son statut de consommateur.

  VA : Vous citez l’anthropologue et philosophe Gustave Le Bon dans son célèbre livre Psychologie des foules : « L’âge où nous entrons sera véritablement l’ère des foules(…). Aujourd’hui ce ne sont plus les traditions politiques qui comptent, c’est la voix des foules qui est devenue prépondérante. ». À l’ère des réseaux sociaux, cette observation reste curieusement d’actualité plus d’un siècle après la parution de ce livre…
CF : En effet, Gustave Le Bon tentait d’expliquer les comportements irraisonnés des foules, et comment l’émotion pouvait être activée pour manipuler les masses. Il parlait déjà d’impulsivité, de mobilité et d’irritabilité des foules. Trois notions toujours présentes sur internet à travers la rumeur (forme d’impulsivité), le buzz (forme de mobilité) et le bashing (forme d’irritabilité).

VA : Vous expliquez aussi que la guerre idéologique bat son plein sur les réseaux sociaux. Il est vrai que réussir à démêler le vrai du faux n’est pas toujours facile, notamment « parce que les idées dissimulent parfois des dogmes », je vous cite.
CF : Oui, le terrain des idées présente parfois le risque d’une dérive irrationnelle qui ouvre le champ à la désinformation et à la rumeur. Il est alors très difficile, voire mission impossible, de rétablir la vérité. Les pouvoirs historiques (politiques, médiatiques, scientifiques…) sont affaiblis par le pouvoir des foules, qu’on appelle aussi l’empowerment citoyen[2].
Dans une interview pour L’École de guerre économique, le scientifique André Aurengo explique que le temps médiatique, décorrélé du temps de la science, met de facto sous les projecteurs des informations qui n’ont pu être vérifiées -et qui ne pourront être vérifiées- dans un  laps de temps acceptable pour les réseaux sociaux. La culture P2P (de pair à pair ou peer to peer) qui prévaut sur la Toile encourageant l’égalitarisme, l’expert se heurte à notre citoyen 3.0 qui estime que son avis est tout aussi légitime que celui d’un spécialiste chevronné. Sur les forums santé, notamment, la parole scientifique vaut autant que la parole du premier venu.

VA : On retrouve le même phénomène dans les médias de plus en plus imprégnés de la culture « réseaux sociaux ». Comment expliquer cette remise en cause systématique de l’autorité et du savoir scientifiques notamment (en supposant que l’on parle de scientifiques impartiaux bien sûr) ?
CF : Le politique et le scientifique sont des victimes collatérales des scandales à répétition (sang contaminé, amiante, vache folle…). Il arrive aussi que certains experts présentés comme impartiaux soient des activistes considérant que la beauté de la cause doit l’emporter sur la vérité scientifique. Dans ce cas, où est l’objectivité ? On vilipende le conflit d’intérêt financier, mais n’oublions pas non plus le conflit d’intérêt idéologique, qui mène à des comportements ou des discours irrationnels. Résultat : de plus en plus de scientifiques, dont la parole est tournée en dérision sur les plateaux de télévision ou déformée dans les journaux, fuient les médias. Et les journalistes scientifiques se risquent de moins en moins à interroger des avis contraires sur les sujets sensibles de peur de se voir immédiatement accusés d’être vendus aux lobbies.

VA : Vous évoquez un « ennemi invisible et indétectable » : qui est cet individu ordinaire capable de s’associer toute une communauté et de déclencher une véritable guérilla ?
CF : En effet, l’entreprise (ou l’organisation, voire une personnalité publique) doit parfois faire face à une forme de guérilla sur les réseaux sociaux. L’ennemi peut-être un individu invisible, indétectable, et les conflits très longs et nuire durablement son image. Prise en étau entre la menace économique et la menace idéologique, l’entreprise évolue dans une sorte de chaos orchestré par des acteurs qui, parfois, n’ont rien à envier aux théoriciens de l’insurrection ou aux propagandistes politiques !
A travers mon ouvrage, j’ai souhaité réveiller le stratège qui sommeille chez les dirigeants d’organisations… J’essaie de les éclairer sur la manière d’utiliser les nouvelles armes à leur disposition pour tirer des avantages compétitifs, survivre aux menaces d’ubérisation ou contrecarrer une attaque de réputation. Mon ambition est de les accompagner pour réussir la mutation de leur entreprise et les aider à éviter une guerre justement.
Il est temps qu’ils comprennent ce cybercitoyen qu’est devenu le consommateur et s’adaptent à ses nouvelles exigences pour évoluer avec lui sur un mode pacifique. Je partage la conviction de Victor Hugo : « la guerre, c’est la guerre des hommes ; la paix, c’est la guerre des idées ».





[1] L’art de la guerre digitale. Survivre et dominer à l’ère du numérique[1] aux éditions Dunot (240 pages). Préface du scientifique Joël de Rosnay.
[2] Un rendez-vous à ne pas manquer : Caroline Faillet animera un débat sur la transformation digitale des entreprises au Forum Changer d’Ère, le 2 juin à la Cité des sciences et de l’industrie. Le thème de cette édition#4 est : « Empowerment : Partager le pouvoir à l’ère des réseaux sociaux ».

______________________________________________

Pour aller plus loin :
- Le site de Bolero, cabinet de stratégie digitale.
- Retrouvez Caroline Faillet dans L’Émission du FCE : « Empowerment : la force est en vous ! » (19 mars 2015).

La Cité des sciences et de l’industrie fête ses 30 ans : Rencontre avec Bruno Maquart, président d’Universcience

(Les Di@logues Stratégiques, avril 2016. Par Véronique Anger-de Friberg)


« Notre mission première consiste, sans relâche, à expliciter le monde et ses enjeux pour rendre compréhensible ce qui est complexe. Nous sommes un lieu de débat sur des questions très sensibles et engageantes sur notre avenir commun. » Bruno Maquart, président d’Universcience.
Rencontre avec un passionné d’innovation, bien décidé à projeter Universcience[1] dans le web 3.0 à l’heure où la Cité des sciences et de l’industrie vient de souffler ses 30 bougies et que le Palais de la découverte s’apprête à fêter ses 80 ans.

Véronique Anger-de Friberg : Nos lecteurs ne vous connaissent peut-être pas encore, voudriez-vous nous dire ce qui vous a conduit à la présidence d'Universcience, et revenir sur votre parcours et votre expérience à des fonctions à hautes responsabilités ?
Bruno Maquart : Je suis un animal un peu hybride… Ingénieur agronome, diplômé de AgroParisTech[2], et ancien élève de l’ENA. J’ai mené une double carrière dans le secteur des affaires sociales (je suis inspecteur général des Affaires sociales) et dans celui de la culture. Directeur de cabinet de l’actuelle ministre des affaires sociales et de la Santé Marisol Touraine jusqu’au 30 juin 2015, j’ai pris mes fonctions de président de cette belle maison qu’est Universcience le 1er juillet. Dans le secteur culturel, j’ai été le numéro 2 du Centre Pompidou pendant plus de six ans, puis responsable du projet du Louvre Abou Dabi[3]. À ce titre, j’ai dirigé l’ Agence France-Muséums, une SAS dont les actionnaires sont les musées français.

VA : Pourquoi « Cité » et pas « Musée » ?
BM : La « Cité » propose mille voies pour accéder aux sciences et aux techniques, y compris des voies très originales, telles que celle que nous avons conçue par exemple à la Cité des métiers. En effet, on ne s’attend pas spontanément à trouver une plateforme de ressources partenariales sur les métiers dans un musée de sciences classiques… C’est pourquoi ce musée sans collection est une véritable cité. La Cité des sciences et de l’industrie est née d’un pari : doter la France d’une vitrine pour la technologie, les sciences et l’industrie en insistant sur les usages et leur implication.  Avec son architecture moderne implantée au cœur du parc pluriculturel de la Villette à Paris[4] (le plus grand au monde) elle a été, dans le domaine des sciences, l’équivalent « disruptif » de ce qu’a été le Centre Pompidou dans le domaine des arts.
Le Palais de la découverte quant à lui, s’intéresse aux fondamentaux de la science. La Cité et le Palais sont des lieux d’innovation et de créativité numérique, technologique et sociétale, de fait très complémentaires.

VA : Universcience va vivre une année exceptionnelle : la Cité des sciences et de l'industrie fête cette année ses 30 ans. Comment allez-vous marquer cet anniversaire ?
BM : Trente ans fêtés il y a quelques semaines, puisque la Cité des sciences et de l'industrie a ouvert le 13 mars 1986. Trente ans, c’est le temps d’une génération… Le Palais de la découverte, créé pour l’exposition internationale[5] de 1937, fêtera quant à lui ses 80 ans en mai 2017. Logé au Grand Palais, il ne devait durer que le temps de l’exposition, mais son phénoménal succès (2 millions de visiteurs en 4 mois) a conduit à ce que le provisoire  devienne définitif. Et le Palais est donc installé au pied des Champs-Elysées depuis bientôt  80 ans.
Une saison « 30 - 80 » va célébrer ce double anniversaire, en proposant une programmation particulière s’étalant de mars 2016 à mai 2017[6]. Cette série d’événements et d’expositions est placée sous le haut patronage du Président de la République.
Le dimanche 13 mars à zéro heure, nous avons mis en ligne un « Album-souvenir des 30 ans de la Cité ». Une promenade dans un esprit ludique traversant les trente ans de l’histoire de la Cité des sciences et de l'industrie, mais aussi trente ans d’histoire des sciences. Elle s’enrichira d’un second volet consacré à l’histoire du Palais de la découverte. Cet outil permettra aussi de nourrir les archives vivantes de la maison.
Le 25 novembre prochain, nous allons également organiser une fête officielle pour remercier nos partenaires. Avant cela, un gala de levée de fonds se tiendra le 4 juillet au Palais de la découverte.
De même, nous accueillerons un grand colloque international sur le passé et l’avenir de la muséologie des sciences. En ces temps où prime l’instantanéité, nous avons tendance à oublier de prendre le temps pour expliquer ce qui a été fait. Ces anniversaires sont une opportunité d’écrire notre histoire. Un temps mémoriel qui permet aussi de nous projeter dans l’avenir, de profiter des évolutions et des progrès des sciences de l’éducation pour envisager différemment notre métier de demain.
Pour  signifier enfin notre engagement envers nos publics, pendant toute cette saison « 30 - 80 », les visiteurs nés en mars 1986 et en mai 1937 pourront visiter gratuitement - et autant de fois qu’ils le souhaitent - nos deux établissements.

VA : Votre mission : décloisonner les savoirs, être un lieu de transmission du savoir, une passerelle entre sciences, société et technologies, pour faire découvrir à un public le plus large possible les sciences, les techniques, les savoir-faire industriels et les grands enjeux de société, semble parfaitement remplie. Quel bilan tirez-vous de ces trois dernières décennies ?
BM : La Cité des sciences et de l'industrie est une grande réussite populaire. Cinquième établissement culturel français, elle a accueilli, au cours de ces trente ans, 89 millions de visiteurs, dont plus de la moitié est âgée de moins de 25 ans. Et le public de la Cité reflète la composition de la société : si vous vous y promenez les jours de grande affluence, vous verrez la société française telle qu’elle est.
Notre bibliothèque est la troisième bibliothèque publique de France, après la BNF et la bibliothèque publique d’information du Centre Pompidou. Pour 42%, la fréquentation de notre bibliothèque vient de Seine-Saint-Denis, preuve que nous avons su attirer des publics très diversifiés : de proximité, mais aussi franciliens, provinciaux et étrangers. Nos publics sont attirés par nos expositions permanentes comme temporaires, aussi différentes que Star Wars, Le cheveu se décode, Titanic, Léonard De Vinci, Art robotique, par nos ateliers et conférences, par la Géode et son magnifique dôme, par notre planétarium etc.
Nous sommes heureux également que la Cité des enfants soit devenue une référence internationale et qu’y passent 700 000 visiteurs par an, et l’ouverture prochaine du centreculturel et de loisirs Vill’up permettra d’élargir encore nos publics.

VA : Comment pensez-vous séduire le public jeune, réputé difficile à capter, et habitué à une interactivité de plus en plus grande dans l’écosystème numérique : un public plus acteur plus que consommateur ?
BM : Pour attirer cette population, nous réfléchissons à un format spécifique. Nous aimerions que les jeunes générations trouvent à la Cité une ambiance et des contenus adaptés à leur âge et préoccupations. Nous nous efforcerons d’être pionniers là encore. Comme nous le sommes déjà avec le le Carrefour numérique² qui leur propose, non seulement de voir, mais aussi de faire. Nous voulons entretenir des rapports différents avec nos visiteurs, en communiquant avec eux non seulement pendant, mais avant et après la visite. Nous devons être capables d’établir des relations plus larges. C’est l’objet du projet « Universcience 3.0 » visant à développer une nouvelle génération de services embarqués pour faciliter cette interaction.
Les jeunes générations sont une cible très difficile à capter et les institutions comme la nôtre doivent développer une relation particulière avec eux pour les attirer. Forts du succès de nos masterclass sur les jeux vidéo, nous allons prochainement ouvrir un espace permanent qui leur sera consacré. Le jeu vidéo est le loisir culturel numéro 1 des Français ; notre maison doit coller à son temps.
Pour aller plus loin dans notre démarche, nous devrons, au-delà d’une relation classique avec nos visiteurs, réussir à co-construire des contenus avec eux en les interrogeant intelligemment sur ce qu’ils attendent de nos expositions. En général, les institutions comme la nôtre se représentent ce que le public attend d’elles, conçoivent leur exposition, puis analysent a posteriori la perception du public.
Pour faire autrement, nous allons utiliser de nouvelles techniques  participatives pour co-construire l’exposition sur le Big data que nous préparons actuellement. À cette fin, nous nous appuyons sur une société de conseil spécialiste de la concertation dans les collectivités locales, car personne n’a encore jamais mené une telle expérience d’empowerment dans le secteur de la culture. C’est très excitant, car cette expérience de co-construction d’une expo est une première, au moins dans ce pays.

VA : «  Empowerment : partager le pouvoir à l’ère des réseaux sociaux », c’est le thème du Forum Changer d’Ère à la Cité des sciences et de l'industrie le 2 juin prochain. Merci pour ce clin d’œil puisque vous ouvrirez le forum. La Cité des sciences accueille pour la 4e année consécutive cette journée de débats et d’échanges placée sous le signe de l’interdisciplinarité, de la mixité et du transgénérationnel…
BM : En effet, la Cité des sciences et de l’industrie contribue à donner des clés pour comprendre ce changement d’ère. Au mot empowerment, je préfère en réalité celui de  « capacitation ». Le public ne peut plus être considéré comme un public passif. À l’ère des réseaux sociaux, il est habitué à interagir, donc à agir. A nous de lui donner les moyens de le faire.
Je suis convaincu que nous devons être pertinents et innovants à la fois dans les contenus, dans  les formats, comme  dans nos façons de faire. Afin que la Cité des sciences et de l’industrie soit l’endroit où l’on découvre les choses pour la première fois, et le Palais de la découverte celui où l’on comprend les choses pour la première fois.

VA : C’est une très jolie formule ! Vous êtes une référence nationale et internationale. Votre maison semble toujours avoir un temps d’avance…
BM : Il est vrai que nous sommes devenus une référence nationale et internationale. Nous exportons nos savoir-faire en ingénierie culturelle. Nos expositions circulent partout sur la planète. La Cité des enfants compte huit petits frères et sœurs de par le monde… et en aura certainement bien d’autres encore ! Avant, nous devions transporter des meubles et des objets. Aujourd’hui, et demain plus encore, les expositions seront des fichiers. Notre production est numérique et dématérialisée, ce qui permet de les faire voyager beaucoup plus facilement.
Un mot encore sur le Palais de la découverte. Nous allons y ouvrir une section nouvelle –c’est une première-, consacrée à l’informatique et aux sciences du numérique. Une matière fondamentale aujourd’hui, à l’égal de la chimie, des mathématiques, des sciences de la vie ou des géosciences, qui  figurera à la rentrée prochaine dans les programmes scolaires. Ce faisant, nous remplissons notre mission de soutien aux enseignants et à leurs élèves, en explorant des voies nouvelles d’apprentissage. Je rappellerai que le Palais de la découverte a accueilli les premiers clubs d’informatique amateurs. Nous sommes donc, avec l’ouverture d’une nouvelle section, fidèles à notre histoire.
Nous nous sommes également distingués en expliquant internet dès ses balbutiements. Et la Cité a té à la tête du réseau des cyberbases dans le pays tout entier. Il y a quelques années, le Carrefour numérique² a ouvert l’un des tout premiers FabLab.
Notre rôle est de permettre aux visiteurs de se familiariser avec de nouvelles techniques et de nouveaux usages. La Cité a été pensée comme un endroit où l’on pouvait toucher. C’est à rebours de ce qui se passe habituellement dans les musées. Notre public peut déjà voir et toucher ; demain il pourra également faire. Voir, toucher, faire : les trois âges des centres de science. Universcience est déjà dans le 3e parce que l’avenir exige de co-construire avec le public.

VA : Universcience prend très à cœur son rôle de pionnier, de défricheur, en ouvrant la voie aux centres de sciences pour qu’ils entrent eux aussi dans le 3e millénaire…
BM : Cela se sait peu, mais il existe une cinquantaine de centres de science en France. À Bordeaux, Rennes ou Toulouse, pour ne citer que quelques villes, les centres de science sont les premiers lieux culturels. Les centres de science se sont transformés ces dernières années en pariant sur l’innovation pour imaginer de nouveaux rapports avec les visiteurs. Ce qui fait que nous avons une communauté professionnelle française diversifiée, aussi riche que dynamique.
Nous formons un véritable club au niveau national, mais aussi au niveau européen et international. Par exemple, nous avons l’habitude de coproduire des expositions avec des établissements étrangers homologues. Le 5 avril, nous avons ouvert l’exposition « Mental Désordre (Changez de regard sur les troubles psychiques) », une exposition coproduite avec nos collègues d’Helsinki et de Lisbonne. Nous avons récemment accueilli l’association nord-américaine des centres de science pour la réunion annuelle de son conseil d’administration.
En janvier dernier, nous avons monté les premières « Journées nationales de l’innovation en santé » à la Cité. C’est bien sur ce mode que nous devons déployer notre mission de vitrine de la science et du progrès. Un progrès présent non seulement dans l’industrie, mais aussi dans les services et en particulier dans toute l’économie dématérialisée.
Science et innovation sont inscrites dans l’ADN de notre maison. Nous montrons aussi bien les progrès récents de la science,  la science fraîche, que les prouesses de l’ingénieur. Au Palais de la découverte, nous proposons une animation appelée «  Un chercheur, une manip », sous la forme  de petits laboratoires éphémères  animés par des chercheurs montrant la science en train de se faire. Nous allons transposer ce concept à la Cité des sciences et de l’industrie avec « Un ingénieur, un projet ».

VA :  Quelles sont les grandes expositions à venir ?
BM : Bébés Animaux, Mutations urbaines, Moyen-Age, Viral… sont nos prochaines expositions. Nous allons – et c’est nouveau – développer une programmation évènementielle en commençant par  un festival sur les drones en juin, pour montrer ce que sont vraiment les drones. Tout le monde en parle, mais peu les ont approchés. Le public a besoin de voir  les grandes innovations. En janvier dernier, le cœur artificiel Carmat du professeur Carpentier a fait sa première sortie publique à la Cité. En décembre prochain, nous organiserons « Alimentation 2.0 », un festival aux frontières du scientifique et du plaisir, à quelques jours des fêtes de fin d’année.
Nous consacrerons fin 2017 une grande exposition à Pasteur, avec pour grand témoin Erik Orsenna. Louis Pasteur fut un immense scientifique, qui a inventé un nouveau rapport à la science. L’exposition va circuler dans le monde entier nous l’espérons, car Pasteur est devenu universel  : on compte une trentaine d’instituts Pasteur dans le monde. Nous préparons aussi une exposition sur le feu. Après l’incendie survenu l’été dernier dans la partie du bâtiment de la Cité qui doit accueillir « Vill’up », nous avons décidé de nous intéresser à la question... Un thème passionnant qui n’a, curieusement, jamais été traité. Une autre exposition sera consacrée au froid. Pour cela, nous travaillerons en collaboration avec les industriels de la filière, que notre club d’entreprises très dynamique a rassemblés autour de ce projet.

VA : Nous vivons une époque de scepticisme et de désaffection populaire pour la science en général depuis quelques années, pourrait-on dire, avec une remise en cause systématique du progrès et du savoir scientifiques. Comment réconcilier les Français et la science ? Comment restaurer la confiance et permettre un débat impartial, en impliquant le public, sur des sujets aussi sensibles que la vaccination, le dérèglement climatique, la recherche médicale, les OGM, l'exploitation du gaz de schiste, les ZAD, etc. dès lors que les visions s'opposent violemment ?
BM : Notre institution a toujours cherché à créer des passerelles entre les citoyens, la science et les chercheurs. Notre mission première consiste, sans relâche, à expliciter le monde et ses enjeux pour rendre compréhensible ce qui est complexe. Notre rôle est de rendre compte du monde tel qu’il est dans ses contradictions et, ce faisant, de tenter de réconcilier les citoyens avec l’idée de progrès qui suscite, comme vous le soulignez, une certaine défiance.
Notre établissement est une enceinte propice au débat  sur des questions très sensibles et engageantes pour notre avenir commun. Pour autant, nous ne sommes ni des admirateurs béats du progrès, ni ses contempteurs par principe. Nous exposons les sujets scientifiques les plus compliqués et les plus controversés avec le souci de donner des clés de compréhension pour permettre à chacun de se faire une idée.

VA : Pour terminer cet entretien, j’aimerais revenir sur 2 découvertes aussi fascinantes que majeures : la confirmation le 11 février dernier, 100 ans après la prédiction d’Einstein et sa théorie de la relativité, de l’existence des ondes gravitationnelles. Une découverte qui ouvre la porte à l’étude de phénomènes spatiaux comme les trous noirs. La découverte de la 9e planète par les chercheurs américains Batyvin et Brown du CalTech. Il semble que plus nous découvrons, plus il reste à découvrir et à comprendre…
BM : Une nouvelle connaissance remet souvent en cause l’ordre antérieur : la science progresse ainsi. Si nous nous fondons sur ce qui s’est passé au cours des dernières années, il est certain que nous devons nous attendre à de grandes découvertes dans les années qui viennent. Il est clair que le futur est riche de progrès, mais lesquels ? Ça, on n’en sait rien !


[1] Universcience regroupe le Palais de la découverte et la Cité des sciences et de l'industrie. Véritable passerelle entre sciences, société et technologie, sa mission est de faire connaître et aimer les sciences d'aujourd'hui et de promouvoir la culture scientifique et technique. Pensée dans les années 1970, conçue dans les années 1980, au moment où la foi en un progrès idéal tendait à disparaître, la Cité des sciences et de l’industrie est un acteur et un témoin du temps.
[2] L'Institut des sciences et industries du vivant et de l'environnement.
[3] Le Louvre Abou Dabi (capitale des Émirats arabes unis) conçu par l'architecte Jean Nouvel et non encore ouvert au public, est né d’un accord intergouvernemental signé le 6 mars 2007 entre la France et les Émirats Arabes Unis. Plus d’infos.
[4] Construite sur l’emplacement des anciens abattoirs de la Villette (Paris, XIXème).
[5] L'Exposition Internationale des arts et techniques de 1937.
[6] Plus d’infos sur la programmation de la saison 30/80 : http://www.cite-sciences.fr/fr/au-programme/evenements/30-ans-cite/



Crédit photo Bruno Maquart : © Ph Levy_EPPDCSI
______________________________________________________

Pour aller plus loin :
- - Retrouver toute la programmation des 30/80 ans d’Universcience : 30 ans Cité
  - Le site d’Universcience
  - Le site du Palais de la découverte
  - La Cité des sciences : 30 ans d'innovation à la Villette (FranceTV Info)
  - Découvrir le programme de Forum Changer d'Ère#4, ouvert par Bruno Maquart, jeudi 2 juin à la Cité des sciences et de l'industrie.

_____________________________________________________

La Cité des sciences et de l’industrie fête ses 30 ans
(extrait de l’éditorial de Bruno Maquart publié dans le dossier de presse « La Cité des sciences et de l’industrie fête ses 30 ans »)

« Le 13 mars 1986, jour de la rencontre de la comète de Halley et de la sonde astronomique Giotto, François Mitterrand, Président de la République, inaugurait la Cité des sciences et de l’industrie. 
Pensée et conçue par Maurice Lévy – physicien, universitaire et ancien président du Centre national d’études spatiales – comme une vitrine de l’excellence scientifique, industrielle et technique au même titre que la fusée Ariane, et remaniée par l’architecte Adrien Fainsilber, la Cité des sciences et de l’industrie a gagné le pari de la reconversion d’un bâtiment industriel en un des tout premiers centres de sciences européens. ».