AU BOUT DES DOIGTS LE MONDE ENTIER (« Empêcher que le monde se défasse »)



Par Véronique Anger-de Friberg (Billet d'humeur, novembre 2016)

Réflexions sur le thème : « Faire société : quel sens ? » publiées dans La Revue du Cube#11 de décembre 2016.
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Résumé :
Sur les épaules des plus jeunes reposent tous nos rêves de changer la société. La jeunesse est toujours un pari sur l’avenir, et les Millenials incarnent la promesse d’un monde meilleur. On lui prête des qualités, un idéalisme que nous avons perdus en chemin. Lourde responsabilité pour des gamins, qui ont tout à prouver, dont nous présumons peut-être des forces. La vérité, c’est qu’il n’existe pas plus de chef d’État-homme (ou femme) providentiel(le) qu’il n’existe de génération providentielle. Les générations passent... et se ressemblent ! Alors, cessons de juger nos pères et nos pairs pour nous dédouaner par avance de nos erreurs à venir. Ce qui est fait est fait : on ne pourra pas changer le passé. En revanche, il est possible d’agir sur l’avenir. Soyons des idéalistes pragmatiques et ouvrons, ensemble, les champs des possibles !


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« Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde.
La mienne sait pourtant qu'elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande.
Elle consiste à empêcher que le monde se défasse ». Albert Camus.


LE PLUS CONNU EST LE PLUS LÉGITIME

En laissant croire à tout un chacun qu’il pourrait se faire remarquer ou influencer les foules, le digital a totalement bouleversé la donne. Désormais, chaque individu se revendique comme un être incomparable, une personne si singulière que les moindres détails de la vie valent d’être racontés en direct sur les réseaux sociaux.
Cette soif de réagir sur tout et n’importe quoi à tout moment, de crier ses convictions -sincères juste le temps de balancer son twitt à la terre entière- cette obsession de la renommée et de l’autopromotion, cette course à la notoriété, poussent de plus en plus d’anonymes à se mettre en scène. Quitte à s’inventer une légende. Une démarche qui, parfois, tient plus du storytelling, il est vrai, que de la transparence tant le besoin de s’extraire du brouhaha ambiant est devenu… pathologique.
L’exigence d’être reconnu à sa juste valeur a été parfaitement décrit dès les années 1940 dans la pyramide des besoins (« la hiérarchie des besoins fondamentaux ») par le psychologue Abraham Maslow. Un besoin aussi vital -ou presque- que se nourrir ou se sentir en sécurité.
Si le souci d’être respecté, estimé, écouté, valorisé, apprécié… est bien légitime, il est plus difficile d’expliquer la quête de célébrité. S’agit-il de compenser des blessures narcissiques ? Mais comment devient-on « populaire » sur la place du village global lorsqu’on est perdu au milieu de la masse des inconnus ? Cette quête de popularité se traduit souvent avec maladresse dans le monde numérique. Une maladresse bien excusable, certes, si l’on considère le changement d’échelle (il ne s’agit plus de convaincre ses proches et ses connaissances, mais la planète entière) et la relative jeunesse des réseaux sociaux.
Quelles que soient les motivations, il reste extrêmement difficile pour une personne ordinaire de percer. Même si de nombreux twittos imaginent qu’il suffit d’aligner quelques (dizaines de) milliers de followers pour être influent, une poignée d’élus parviendra à rejoindre le cercle des « influenceurs » du web. Autant de « célèbres anonymes » pour reprendre l’expression du sociologue Guillaume Erner, auteur de La souveraineté du people (Gallimard, 2016) qui rêvent de faire le show dans le grand cirque numérique.
Dans un système où le paraître est si vital, peu importe qui est le meilleur. Le plus connu sera forcément perçu comme le plus compétent et le plus légitime. « Nous avons changé d’époque, jadis les hommes fabriquaient des produits, maintenant les produits sont des hommes, ou des femmes. Jadis, c’était le pouvoir qui engendrait de la notoriété, désormais c’est la notoriété qui donne le pouvoir » constate Erner. « Notre société exige de chacun une forte estime de soi(…) Et à longueur de colonnes, ils (les people) nous exposent leur extraordinaire banalité(…) Ce qu’il y a de spécifique dans cette célébrité contemporaine est qu’elle distingue des gens ordinaires(…) Voilà pourquoi l’on peut qualifier les people d’élite démocratique, élue par le public lui-même(…) La lutte des classes a cédé la place à la lutte des places. ».
Sa définition de la célébrité (« notre société médiatique a un modèle : le people ») empruntée à l’historien et juriste Daniel J. Boorstin décrit un individu « célèbre en raison de sa célébrité ». À l’ère numérique, que vous soyez déjà célèbre ou aspiriez à le devenir, votre nom est aussi votre marque. Et votre business model se résume à transformer votre notoriété en monnaie sonnante et trébuchante. Comme on ne prête qu’aux riches… plus vous êtes célèbre, plus vous avez de chances de devenir plus célèbre encore. Selon le concept de la prophétie autoréalisatrice du sociologue américain Robert King Merton, repris par Erner : « Lorsque les hommes tiennent une chose pour réelle, elle le devient dans ses conséquences. Cette règle fonctionne à plein dans les domaines où les influences règnent en maîtres. ».

UNE INJONCTION DE CÉLÉBRITÉ

L’injonction de célébrité incite même les plus timides et les adeptes de l’adage « Pour vivre heureux, vivons cachés » à se faire remarquer. « Se faire remarquer », « faire son intéressant » comme disaient nos parents. Un reproche, plus qu’une invitation, dans la bouche des éducateurs du XX° siècle. Un impératif aujourd’hui. Le « marketing de soi-même » occupe une place si centrale dans la culture du digital que tout le monde doit savoir se mettre en scène sous peine d’être disqualifié.
Vous devez partager vos convictions, votre savoir-faire, votre CV, vos blagues potaches, vos vacances, vos soirées de beuverie, votre vie quotidienne, votre contribution à l’Ice Bucket Challenge ou autre pari tout aussi stupide pour la bonne cause… Si vous refusez de vous y soumettre, la communauté du digital en déduira que vous avez quelque chose à cacher, que vous êtes asocial ou, pire, que vous êtes inintéressant. Quoi de plus étrange que l’application de ces principes de meute (la soumission au groupe ou le rejet, ce qui signifie souvent la mort) à une société d’individus qui se pensent affranchis, modernes, progressistes, uniques ?
À l’ère numérique, vous devez exister sur les réseaux sociaux pour trouver un emploi, vendre un savoir-faire, vos produits ou services, (dés)informer vos consommateurs, financer un projet, entretenir votre réseau de relations ou simplement briller en société. Gare à vous si vous êtes absent ou peu visible sur le Net. Vous devrez aussi prouver que vous êtes « influent », sous peine (sans rire) de vous voir reprocher votre manque de notoriété.
Le[1] parfait commercial de lui-même, le plus « show off », le plus cabot, le plus beau, sera le plus fascinant à regarder et, par voie de conséquence, le plus populaire. Être bon dans son domaine ne suffit plus, il faut avant tout être le plus séduisant ou meilleur acteur de sa catégorie. Quels que soient vos talents, vous devez croire en vous. Vantez vous-même vos propres mérites, qu’ils soient professionnels ou personnels. Comme on n’est jamais mieux servi que par soi-même, à force de répéter les mêmes petites phrases, de montrer partout où cela est possible les mêmes images flatteuses (au propre et au figuré) de soi, on finira par vous croire. Les temps sont durs pour les discrets et les introvertis !
Inutile de préciser que la plupart des plus de 40 ans (éduqués au siècle dernier donc) doivent se faire violence pour intégrer ces nouvelles règles. La culture judéo-chrétienne est dépassée par tant d’exhibitionnisme. Loin de moi l’idée de dire : « C’était mieux avant ! » en particulier pour les femmes. Le sexisme ordinaire du siècle passé a mis à rude épreuve leur confiance en elle et leur légitimité (et de gros progrès restent à accomplir). Pour les plus jeunes, en revanche, enfants désirés souvent, enfants-rois parfois, quoi de plus naturel que d’exposer ses qualités supposées et ses tranches de vie découpées en photos ou en vidéos ?

CHOC GÉNÉRATIONNEL

Au siècle dernier, nous fustigions le quand-dira-t-on ; il laisse place aujourd’hui à l’évaluation systématique de tout et de tous par tout le monde. Il faut croire que le pouvoir sans limite d’évaluer les autres est nettement supérieur au risque d’être mal noté. En effet, personne ne semble s’interroger sur cette soumission au diktat populaire. Aussi étrange que cela puisse paraître, il n’y a qu’à l’école -qui ne prépare décidément pas à cette société en pleine transformation, ni à la violence de l’évaluation collective- qu’il est envisagé d’abandonner la notation, considérée comme… trop discriminante ! Cherchez l’erreur.
À l’ère digitale, que vous preniez un Uber, utilisiez le covoiturage, fassiez appel à un plombier, consultiez un médecin, recouriez à un site de rencontres amoureuses, publiez une photo sur Facebook, une vidéo sur YouTube ou écriviez des recettes de cuisine ou une tribune engagée, tout est systématiquement évalué par la communauté d’internautes. Ce que vous en pensez tout comme les commentaires des internautes, qui partagent eux aussi les bonnes et mauvaises expériences. Que vous soyez fournisseur ou utilisateur, on vous like, on vous note, on vous commente, on vous recommande ou on vous jette. Et gare au bashing, aux haters et au bad buzz, qui peuvent briser une réputation ou votre moral ! Comment doit-on comprendre l’attitude des « trolls » et des commentateurs anonymes ? Il apparaît que l’absence de contrôle social, la garantie de l’anonymat et d’une totale impunité libèrent la véritable nature de certains contributeurs. Beaucoup confondent liberté d’expression et liberté de menacer, de diffamer ou d’insulter. J’avais abordé ce sujet délicat dans un article sur AgoraVox en 2010. Ce texte un brin provocateur il est vrai, et intitulé « Under trolls », m’avait valu des centaines de réactions… haineuses ! CQFD.
Quand la machine s’emballe, il arrive qu’un illustre inconnu devienne la coqueluche du moment. Puis il disparaît presque aussi vite qu’il était apparu. Pour des raisons assez obscures, certains individus réussissent à polariser l’intérêt des foules ou à capter l’attention des médias, toujours en quête de nouveauté et de sensationnel.
Tous les anonymes qui aspirent à la célébrité ne s’improvisent pas « vedettes », loin s’en faut. Les quelques « élus » (parfois malgré eux !) sont aussitôt invités à venir livrer les secrets de cet incroyable succès dans les grands médias traditionnels. C’est ainsi que de temps à autre un YouTuber populaire sort de sa Toile pour se risquer sur les plateaux de télévision. Se risquer est le mot juste. Au mieux, ces (très) jeunes gens seront traités avec condescendance ; au pire, en bêtes de foire…
Affichant des dizaines de millions de vues et presque autant de fans sur le Net, les stars du web (souvent des ados, et presque toujours des moins de 30 ans) sont quasiment inconnues hors de la Toile. Dans le grand public, rares sont les gens nés avant l’ère internet qui connaissent Norman, Squeezy, Seb, Usul, Cyprien ou la reine des YouTubeuses Natoo[2]. Natoo, pour citer l’une des seules humoristes françaises, dont la chaîne dépasse les 2,5 millions d’abonnés. Ses vidéos ont déjà été vues des dizaines de millions de fois et son hilarante parodie de magazine féminin, Icônne, s’arrache en librairie avec plus de 200.000 exemplaires vendus en quelques semaines. Un bémol cependant : les femmes sont sous-représentées chez les YouTubers. Sur 100 YouTubers français, on dénombre seulement 10 femmes. Parmi ces 10 femmes, 80% parlent essentiellement beauté. Comme le constate avec humour Natoo : « C’est normal, les femmes ne travaillent que dans les secteurs de la beauté ou de la mode, c’est bien connu ! ». Voilà qui en dit long sur l’évolution des mœurs au XXI° siècle…
Au grand dam des jeunes stars du web, qui ne se privent pas de les « tacler », la plupart des journalistes qui les reçoivent sont totalement dépassés par l’ampleur du phénomène YouTube. À la traîne des réseaux sociaux, ils n’y comprennent goutte, comme en attestent leurs questions bateau : « Mais comment peut-on être célèbre sur internet sans l’être d’abord à la télévision ? Comment peut-on rassembler 2 millions d’abonnés et vendre 200.000 exemplaires d’un bouquin sans être connu des téléspectateurs (comprendre : des plus de 40 ans) » ? Sans commentaire.
Certes, le label « vu à la télé » a encore de beaux jours devant lui et la télévision reste un faiseur de rois dès lors qu’elle s’adresse à ses cibles prioritaires. Mais les choses tendent à s’inverser au fur et à mesure que la population des actuels Séniors se fait remplacer par les actuels Millenials qui ne regardent plus la télévision qu’occasionnellement, et sur une tablette. Le coût prohibitif du téléviseur et des abonnements aux chaînes payantes, les programmes de la TNT à la qualité discutable et au choix limité (si l’on compare avec l’offre disponible sur YouTube), les soupçons de manipulation, etc. conduisent la majorité des moins de 25 ans à bannir la vieille TV de Papa au profit d’autres distractions et sources d’information. Cela s’appelle un choc générationnel.
Reconnaissons toutefois, comme le socio-économiste Roger Sue, auteur de La Contre société (Les Liens qui Libèrent, LLL, 2016) que « La densité de l’information y est telle que la qualité s’y trouve aussi(…) Il y a effectivement tout sur internet : le meilleur aussi ! ». Les jeunes générations, que nous avons tendance à sous-estimer (dites en perte de repères, influençables ou en proie à de mauvaises influences, blablabla...) évoluent pourtant dans cet océan d’informations avec l’aisance d’un poisson dans l’eau. Loin d’être dupes, elles savent aussi bien que nous -sinon mieux- repérer les imposteurs et les bonimenteurs.
La face positive de la notation sur la Toile s’appelle la recommandation. Il est clair que la confiance dans le jugement des autres internautes joue un rôle autorégulateur dans un milieu où l’offre est aussi pléthorique qu’inégale. L’effet longue traîne[3] (une grande diversité de produits proposés par une multitude de gens qui diffusent leur production en petite quantité sur le web auprès d’un nombre incalculable d’internautes) existe bien, mais il reste limité.
Dans la nouvelle économie, la longue traîne ne résiste pas à la règle selon laquelle trop de choix tue le choix… Et pour éviter de se noyer dans cette foultitude d’offres, les internautes –qu’ils soient jeunes ou vieux- optent généralement pour ce qu’ils connaissent ou est recommandé par des connaissances, leur communauté ou des pairs. Prenons un exemple que je connais bien, celui de l’édition en France. Les dix auteurs de fiction française les plus lus réalisent à eux seuls une vente sur quatre en librairie, soit près de 8,5 millions d'exemplaires et 106 millions d'euros de chiffre d'affaires[4]. Qu’un nouveau venu, faisant figure d’exception, parvienne de temps à autre à entrer dans le cercle des gros vendeurs ne suffit pas à contredire cette règle. Le fait est que les plus connus dominent, et ce dans tous les domaines.

VOUS ÊTES VOTRE PROPRE PRODUIT

Comme le rappelle Erner, citant l’incontournable et visionnaire théoricien des médias, le canadien Marshall MacLuhan : « The medium is the message[5] ». En d’autres termes, un message, aussi pertinent soit-il, n’aura pas le moindre écho s’il n’est pas délivré par une personne jouissant d’un minimum de notoriété. En revanche, un message vide de sens sera repris par la foule si une célébrité en est à l’origine. Désormais, il est clair que le véritable message au-delà de l’émetteur, c’est le media lui-même. MacLuhan, que cite également Roger Sue : « Les sociétés fabriquent des médias à leur image, qui leur ressemblent et qui les façonnent en retour selon la logique McLuhanienne. ».
Plus optimiste -ou indulgent- qu’Erner, Sue attire cependant notre attention sur les aspects positifs de la valorisation de soi. Au-delà du narcissisme ambiant et de l’exercice imposé à tous ceux qui essaient de survivre à l’ère digitale, il affirme que « Le fonctionnement à grande échelle de l’Internet est impossible sans une grande propension à l’associativité de la société. Il en est aussi le vecteur, le médiateur, l’accélérateur et, finalement, le symbole. Mieux : la métaphore technologique. Les technologies de réseau (associatif) figurent et configurent le nouveau lien social. ».
En effet, selon le socio-économiste, l’explosion d’internet et des réseaux sociaux est aussi la conséquence de l’associativité dans la société, dont il est le médiateur, l’accélérateur, et finalement le symbole de la vie en réseau : « Le présumé narcissisme (des autres) correspond surtout à une généralisation de la valorisation de soi-même. Désormais, tout le monde se prend pour quelqu’un (…) Cette centration sur le moi n’est pas si nouvelle. C’est sa généralisation qui fait date aujourd’hui et lui donne la puissance d’une société[6]. Une contre-société d’individus(…) La contre-société est aussi affaire de générations(…) Nous découvrons que le monde digital produit de nouvelles formes d’intelligence, qu’elles soient relationnelles, tactiles, émotionnelles ou esthétiques(…) Et tous les autres modes d’apprentissage, de l’école à l’entreprise, en passant par la vie quotidienne avec l’internet des objets, sont et seront reconfigurés non seulement par l’utilisation d’internet, mais plus encore par la forme associative et collaborative qu’il véhicule ».
Avec la contre-société émergent ainsi un nouveau modèle économique, de nouvelles pratiques, de nouvelles intelligences collectives et de nouveaux modes de gouvernance, qui métamorphosent le mode d’organisation de la civilisation au XXIème siècle. Cela transforme aussi radicalement notre vision du monde, comme je l’ai développé dans mon article : « Après la Révolution numérique : le capitalisme se meurt, vive les communaux collaboratifs ![7] ».

EMPÊCHER QUE LE MONDE SE DÉFASSE

Si les réseaux sociaux bouleversent l’ordre établi, ils bouleversent aussi forcément le sens de la vie. Dans Monty Python's : le sens de la vie[8], irrésistible comédie philosophique à l’humour so British, nous assistons à autant de scènes qui incarnent l’absurdité de la vie sur terre (qui s’annonce tout aussi absurde au paradis si l’on en croit nos joyeux drilles). La parodie a toujours représenté une arme efficace pour critiquer la violence de la société, des institutions, de la politique, de la science ou des guerres de religion ou autres.
Les optimistes, dont je suis, oseront affirmer que la parodie, bien qu’elle fasse grand bien, ne suffit pas. La vraie victoire sur l'absurdité de la vie, c'est de bâtir quelque chose qui a du sens. Comme le rappellera l’écrivain et prix Nobel de Littérature Albert Camus[9] dans son discours de clôture de remise des prix en 1957 (bien avant qu’un jury un tantinet facétieux distingue mon artiste favori, Bob Dylan…) : « Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu'elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse. ». En son temps, Marc-Aurèle (121-180) rétorquait déjà aux âmes pessimistes : « Les temps sont durs, dites-vous ? Vous êtes là pour les rendre meilleurs. ». Oui, depuis la nuit des temps, c’est bien à chacun de nous qu’il appartient de donner du sens à nos vies, puisque la vie n’a d’autre sens que celui qu’on veut bien lui donner !
Dans le même esprit, je me permets de citer en modèle deux insoumis[10] : l’ethnologue Germaine Tillion, grande Résistante déportée à Ravensbrück, l’une des rares femmes Grand-croix de la Légion d'honneur, et Nelson Mandela, président de la République d'Afrique du Sud (de 1994 à 1999). Deux personnalités inspirantes, qui ont en commun de n’avoir jamais cessé de penser que la vie avait un sens. Comment ces grands témoins du chaos généralisé ont-ils pu conserver foi en leurs semblables ? Qu’est-ce qui les a incités à croire, contre vents et marées, que les individus sont en grande majorité doués pour l'humanité ? Dotés de forces morale et politique hors du commun, leur vie aura été guidée par le rejet de toute haine et manichéisme, par l’exigence de vérité et le devoir de justice indispensables à toute réconciliation.
Sans doute leur nature bienveillante et leur inaltérable optimisme participent de cette vision positive de l’être humain. D’autres anciens déportés ou combattants ont sombré dans la dépression, dégoûtés à vie de leurs semblables. Du point de vue de Germaine Tillion, il était plus « facile » de supporter le camp de concentration quand on était déporté à cause de ses actions de résistance que lorsqu'on était raflé simplement pour ce que l’on était : juif, tzigane, homosexuel... Ne pas comprendre le « pourquoi » désespère ou rend fou, alors qu’être perçu en tant que Résistant (ou terroriste, question de point de vue), ennemi politique, c’est-à-dire être acteur de son sort plutôt que bouc émissaire, aidait à tenir.
Fine observatrice de la psychologie humaine dans tous ses états, Tillion conclura que tout dépend finalement du contexte et des leaders. Le philosophe, historien des idées Tzvetan Todorov exprime avec talent cette pensée dans le livre Le siècle de Germaine Tillion (Seuil, 2007) : « Refuser de croire qu’un abîme nous sépare des criminels nazis ne signifie nullement qu’il faut banaliser ce mal et s’y résigner. Germaine Tillion suggère plutôt qu’à sa racine se trouvent non les individus ou les nations, mais les circonstances, événements, situations dans lesquels les uns et les autres sont pris. La guerre, les camps, les situations extrêmes ne révèlent pas la nature dépravée de l’espèce humaine, qui existerait depuis toujours, mais serait cachée sous le mince vernis de civilisation, ils la produisent. Ce qu’il faut condamner, c’est le totalitarisme, ce sont ses métastases qui se retrouvent jusque dans les pays démocratiques à l’occasion d’une guerre ou d’un désastre. ».
Un autre survivant des camps et de la Shoah, le psychiatre et philosophe autrichien Viktor Frankl, inventeur de la logothérapie[11] rappelle que « L’important n’était pas de savoir si la vie avait un sens, mais de savoir quel sens nous allions lui donner ». La question fondamentale, me semble-t-il, est évidemment celle-là : quel sens voulons-nous donner à nos vies ? Dans le contexte actuel, prendre conscience collectivement qu’il est urgent d’« empêcher que le monde se défasse » serait, me semble-t-il, déjà un bon début.

LES GÉNÉRATIONS PASSENT... ET SE RESSEMBLENT

Le rêve d'un monde meilleur et la société du partage ne datent pas d’hier. Entre 15 et 30 ans, la jeunesse aspire à changer le monde. Elle ignore souvent que ses parents et grands-parents ont rêvé au même âge d’un monde plus équitable, plus respirable, plus à l’écoute des autres. Suite aux événements de mai 1968, le Premier ministre du général de Gaulle, Georges Pompidou, évoquait déjà dans un discours devant l'Assemblée nationale que le monde était confronté à « un véritable changement de civilisation ».
Nostalgiques de leur jeunesse et de Mai 68 au point de verser dans le jeunisme, les baby boomers ont oublié qu'eux-mêmes -tout au moins des dizaines de milliers d'entre eux- ont eux aussi voulu changer le monde comme le rappelle ce passionnant documentaire[12] « Place aux jeunes. Des beatniks aux punks » de Patrick Barberis. Un mouvement qui ne tardera pas à être récupéré par la société de consommation ; ces millions d’ados fleurant bon de nouveaux marchés. Et la culture pop, qui n’aura bientôt plus de populaire que le nom, deviendra l’énorme business que l’on sait. D’anciens beatniks devenus les maîtres du monde… Ainsi va la vie !
Une fois atteint l’âge adulte, chaque génération se voit reprocher ses erreurs et ses manquements. L’esclavage pour les uns, l’indifférence face à la Shoah, le colonialisme, la surconsommation, les inégalités sociales et le saccage de l’environnement pour les autres. Bientôt ce sera le dévoiement de la société du partage, l’indifférence à l’égard des réfugiés qui fuient leur pays en guerre. Et sûrement le réchauffement climatique pour tous…
Dans deux ou trois décennies, à l'heure des règlements de compte avec notre passé, les anciennes « générations futures » tenteront de dénoncer nos fautes pour mieux masquer les leurs, celles du présent. Ne nous leurrons pas, à chaque génération ses « crève-la-faim », son lot d’actes impardonnables, son indifférence criminelle, ses tueries. Comme l’a très justement écrit Régis Debray : « Les repentances ont toujours cinquante ans de retard. ». L’Histoire se répète, mais jamais à l’identique. C’est sans doute pour cela qu’il est si difficile d’en tirer des enseignements durables. Finalement, les générations passent… et se ressemblent !
Nous avons l’habitude de dire que le nazisme n’aurait jamais pu s’étendre si internet et la télévision avaient existé. J’ai bien peur que cela soit totalement faux, hélas. L’autoproclamé État Islamique, incarnation du mal absolu aujourd’hui, s’est propagé comme un cancer dans une relative indifférence jusqu’à ce que notre pays soit touché en plein coeur.
Cela fait des années que nos médias nous alertent sur le sort des migrants. Hier, la photo (de trop) du petit Aylan Khurdi obligeait le monde à regarder la vérité en face : des milliers d’enfants, femmes et hommes, périssent chaque jour en mer en tentant de gagner l’Europe, nouvelle Terre promise, sur des embarcations de fortune. Depuis, d’autres images chocs de réfugiés fuyant les persécutions de Daesh se succèdent quotidiennement aux JT. Chaque matin aux infos, les journalistes annoncent qu’un nouvel attentat vient d’ôter la vie à des dizaines de personnes dans un pays (pas si) lointain. Rien ne semble vraiment nous toucher. Chez nos voisins turcs, l’inquiétante dérive totalitaire du président Erdogan, qui multiplie les actes de répression contre l’opposition depuis le coup d’État militaire manqué de juillet dernier, ne semble pas davantage émouvoir l’opinion publique.
L’horreur, quand elle frappe loin de nos yeux, donc loin de nos cœurs, devient impalpable à force d’être ressassée sur un ton neutre entre deux programmes de divertissement à la radio ou sur les chaînes d’info. C’est ainsi que la banalité du mal et les récits des drames humains se perdent dans un puits sans fond.
« Chaque jour, de l'aube à la nuit, cette porte restait ouverte et ce soir-là, alors que le soleil amorçait son naufrage quotidien, elle l'était également et c'est justement ce que remarqua le vieil homme pour la première fois. Il eut alors ces quelques mots, dont l'énorme banalité fit naître sur ses lèvres une sorte de sourire ravi : je me demande, se dit-il, si, en cette occurrence, il faut qu'une porte soit ouverte ou fermée ?... ». Dans cet extrait du roman de Jean Raspail, Le camp des Saints, l’auteur décrivait, il y a près de 40 ans, des millions de réfugiés quittant leur pays trop pauvre ou en guerre pour rejoindre, au péril de leur vie, nos côtes. À cette époque, Raspail fut vivement critiqué pour sa vision catastrophiste, car ce sujet n’était pas à l’ordre du jour. Alors que les réfugiés sont un problème tabou, mais majeur aujourd’hui, la question se pose de savoir si nous laisserons ouvertes les portes de cette forteresse qu’est devenue l’Europe.

LA JEUNESSE, UN PARI SUR L'AVENIR

Nés avec internet, maîtrisant les réseaux sociaux et tous les outils du digital, les Millenials ou générations « Z » (nés après après l’an 2000) incarnent un véritable espoir. Les « Y » (ou GenY) à peine plus âgés, encensés jusqu’à ce que les « Z » débarquent, semblent déjà appartenir au passé. Disqualifiés avant d’avoir eu le temps de faire leurs preuves... La compétition est rude dans le monde digital hypocritement baptisé « société de la coopération » ou « du partage ». À quoi donc jouent les baby boomers et les « X » quand ils décrètent que les trentenaires d’aujourd’hui risquent de se faire dépasser par des mioches qui auraient déjà tout compris ? J’imagine que l’objectif est de diviser pour (continuer à) régner ?
On pourrait aussi deviser à propos de la symbolique des lettres de l’alphabet attribuées à la jeunesse de chaque époque. Est-ce parce qu’elle ne veut pas mourir idiote que la génération Y (Pourquoi ? Pour mémoire Y se prononce Why en anglais) a ainsi été baptisée ? Les « X », queue de cyclone de la génération 68, exigeraient-ils de pouvoir jouir sans entraves comme le réclamaient les soixante-huitards (les baby boomers) ?
Plus sérieusement, opposer les générations n’a aucun sens. Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, la génération qui prétend vouloir changer le monde a  non seulement l’écoute et le soutien bienveillants de ses aînés, mais dispose également d’outils collaboratifs d’une puissance inégalée. Tous ces outils nés avec le nouveau siècle encouragent la créativité et toutes les formes de coopération. Utilisés avec talent, ils favorisent les logiques d’innovation technologique, développent l’entrepreneuriat fondé sur le P2P, le Co, la mutualisation de moyens, et permettent de repenser le contrat social et l’organisation de la société.
Puisque nous nous accordons à peu près tous sur le fait que la révolution numérique et les crises (économique, écologique, sociétale) qu’elle entraîne représentent aussi l’opportunité d’évoluer vers de nouveaux rapports humains, de contribuer à l’émergence de contre-pouvoirs citoyens organisés en coopératives ou en associations, de mobiliser les réseaux sociaux sur de grandes causes, qu’attendons-nous pour passer des discours aux actes ? Soyons des idéalistes pragmatiques et ouvrons, ensemble, les champs des possibles !
Cette société n'a aucun sens si chacun se limite à chercher le sens de sa seule vie. Elle en a moins encore si le sens de la vie se limite à faire le malin, à utiliser les réseaux sociaux pour essayer d’être le plus populaire possible. Comme le rappelait Nicolas de Condorcet : « La vie humaine n'est point une lutte où des rivaux se disputent des prix ; c'est un voyage que des frères font en commun, et où chacun employant ses forces pour le bien de tous, en est récompensé par les douceurs d'une bienveillance réciproque, par la jouissance attachée au sentiment d'avoir mérité la reconnaissance ou l'estime. ». Là est certainement le sens profond de la vie : ce voyage est trop précieux et trop court pour qu’on le gâche. Le digital modifie les outils et nos rapports aux autres, mais le voyage, lui, continue. Ou plutôt, il ne fait que commencer. Un voyage avec nos frères humains et, par extension, avec tous les vivants. En effet, de plus en plus de biologistes du comportement et théoriciens de la cognition évolutive[13] observent, tout comme le célèbre naturaliste anglais Charles Darwin, que « Si considérable qu’elle soit, la différence entre l’esprit de l’Homme et celui des animaux les plus élevés n’est certainement qu’une différence de degré et non d’espèce[14]».
Nous devons nous projeter dans l’avenir et garder foi en l’humanité, ne serait-ce que par devoir à l’égard des générations futures, qui devront faire avec nos erreurs passées. Certes, le présent est menaçant. Les guerres se rapprochent dangereusement de nos portes. Qui entend les dirigeants des pays baltes ou de la Pologne quand ils alertent les USA et l’Europe du retour de la Guerre froide[15] ? L’élection de Trump à la tête du pays le plus puissant du monde a surpris nos élites. Frappés de dissonance cognitive, les anti-Trump ont cru jusqu’au bout à la victoire démocrate. Ce refus de voir la réalité telle qu’elle est aux Etats-Unis, en Angleterre (avec le Brexit) ou en France empêche toute remise en question. Le populisme n'est pas le résultat d'une manipulation ; il gagne quand les élites ont failli. Un manque d’imagination pathologique, qui frappe surtout les classes supérieures, qui n’ont rien vu venir.
Sur les épaules des plus jeunes reposent tous nos rêves de changer la société. La jeunesse est toujours un pari sur l’avenir, et les Millenials incarnent la promesse d’un monde meilleur. On lui prête des qualités, un idéalisme que nous-mêmes avons perdus en chemin. Nous regrettons d’avoir été « rattrapés par le système ». Lourde responsabilité pour des gamins qui ont tout à prouver, dont nous présumons peut-être des forces. La vérité, c’est qu’il n’existe pas plus de chef d’État-homme (ou femme) providentiel(le) qu’il n’existe de génération providentielle.
Cessons de juger nos pères et nos pairs pour nous dédouaner par avance de nos erreurs à venir. Ce qui est fait est fait : on ne pourra pas changer le passé. En revanche, il est possible d’agir sur l’avenir ! Reconstruire sur des ruines, n’est-ce pas ce que les Hommes font après les révolutions et les guerres, les catastrophes naturelles ou celles provoquées par des apprentis sorciers ? Se réconcilier avec le passé pour bâtir une société nouvelle ? Si la mémoire est essentielle, la réconciliation l’est plus encore.

LUTTE DES CLASSES : LE GRAND RETOUR ?

Dans son livre Le crépuscule de la France d’en bas (Flammarion, 2016) le géographe Christophe Guilluy[16] nous alerte sur une autre grande urgence : la déconnexion entre la France d’en haut (les élites et les classes supérieures, soit environ 35% de la population[17]) et la France d’en bas (les classes moyennes et les classes populaires. 60% de la population[18]). Le décalage est tel que la France d’en haut, grand gagnant de la mondialisation et de la transition numérique, a oublié jusqu’à l’existence de celle d’en bas.
Guilluy s’alarme que les principaux bassins d’emplois que sont les grandes métropoles[19] soient devenus inaccessibles ; le coût de la vie et les loyers prohibitifs rendant impossible toute mobilité professionnelle. Les classes populaires et moyennes sont contraintes à l’exil. Exclues de la vie économique, elles vivent principalement à la périphérie des grandes villes et dans les zones rurales. Une France d’en bas abandonnée par des syndicats sclérosés et impuissants, invisible dans les médias, incomprise des leaders politiques, sans espoir de profiter d’un ascenseur social qui ne fonctionne plus.
« On croyait la lutte des classes enterrée, voici son grand retour » constate Guilluy. « On présente souvent la fracture française comme un affrontement entre les « élites » et le « peuple ». Pourtant, le système ne repose pas seulement sur les élites, mais sur une fraction très importante de la population, une nouvelle bourgeoisie, qui réside notamment dans les métropoles et qui a cautionné tous les choix économiques de la classe dominante depuis trente ans(…) Mieux, elles font aujourd’hui la « promotion du vivre ensemble ». Attachées aux valeurs de la République, elles défendent le modèle social et participent aux grandes mobilisations « citoyennes ». Voilà pour la partie visible. Dans la réalité, l’entre-soi et le réseautage n’ont jamais été aussi pratiqués(…) La concentration des catégories supérieures sur les territoires qui créent l’essentiel des richesses et de l’emploi s’accompagne aussi d’une emprise de ces catégories sur le débat public et son expression(…) Dans les faits, la société mondialisée est une société fermée où le grégarisme social, le séparatisme, l’évitement et la captation des richesses et des biens n’ont jamais été aussi puissants(…) La véritable fracture oppose ceux qui bénéficient de la mondialisation et ceux qui en sont perdants et ne peuvent se protéger de ses effets(…) Pour la première fois dans l’Histoire, les classes populaires ne vivent plus là où se créent l’emploi et la richesse, mais dans une « France périphérique » de plus en plus fragile socialement. ».
Pour cette France périphérique (géographiquement et économiquement) civilisation numérique rime avec détresse, perte d’emploi et précarité. Comment allons-nous aider les moins armés à trouver leur chemin dans ce monde en mutation permanente ? Va-t-on décider de protéger les plus exposés à la violence de la mondialisation ou les abandonner : dommages collatéraux de la transition numérique ?
« Tous les petits « génies » de l’informatique sont issus de milieux aisés. Le nouveau monde ressemble en tout point à l’ancien(…) Pour l’essentiel, les créateurs de start-up sont généralement des « héritiers »(…) 83% de ces start-ups avaient été fondées (ou cofondées) par un diplômé de grande école (passé par un cursus initial ou complémentaire), 16% par un diplômé de l’université (Française ou étrangère) et 1% par des autodidactes sans diplôme !(…) Le porteur de projet type est un homme (81%) jeune (25-34 ans dans 60% des cas) issu d’une école de commerce ou d’ingénieurs (23% pour chaque type de filière, soit près d’un sur deux). Apanage de 3% d’une génération, le diplôme de grande école d’ingénieurs ou de commerce est devenu la norme de l’entrepreneuriat numérique. Or, les enfants de cadres et de professions intellectuelles supérieures constituent la moitié des effectifs des filières les plus sélectives (classes prépas), alors qu’ils représentent environ 15% de la population. ».
La théorie bourdieusienne est plus que jamais d’actualité[20]. Contrairement à ce que pensent généralement l’élite et les classes supérieures, qui pratiquent l’entre-soi et imaginent que leur modèle est majoritaire : non, tous les jeunes ne parlent pas anglais aujourd’hui. Non, ils ne sont pas si nombreux à profiter des programmes Erasmus, pas plus qu’ils ne sortent en masse diplômés d’une école de commerce ou d’une université réputée. Non, les autodidactes ne sont pas légions parmi les créateurs de startups. Et, sauf exception, nos jeunes n’optent pas pour la colocation par choix, pas plus qu’ils ne cumulent les employeurs et les petits boulots pour se sentir « libres », mais parce que les temps sont durs. Comment un tel décalage entre la perception et la réalité est-il possible ?

AU BOUT DES DOIGTS LE MONDE ENTIER

Certes, aucun de nous ne possède de baguette magique. Autant dire que résoudre les défis majeurs de notre époque n’est pas un combat gagné d’avance. Mais chacun peut tout de même agir à son niveau. Demandons-nous alors : « Comment puis-je faire ma part ? Que puis faire pour mes frères humains ? ». Comment agir, non pas dans 30 ou 50 ans, mais aujourd’hui, maintenant ?
« Main-tenant », pour reprendre la pensée de Michel Serres[21] : « Qui a pu dire une fois dans l’Histoire : Maintenant, tenant en main le monde. Auguste, l’empereur de Rome ? Le pape Jules II ? Le milliardaire Rothschild ? Ça fait peu de monde. Aujourd’hui, en détenant un ordinateur, 3,75 milliards de personnes tiennent en main le monde. Nous sommes en train de vivre la plus extraordinaire des nouveautés. ». C’est la stricte vérité : chacun de nous détient de super pouvoirs grâce aux outils du numérique : le pouvoir de tenir en main -au bout de ses doigts et de son clavier- le monde entier.
Comme le décrit le scientifique Joël de Rosnay[22] dans son livre Je cherche à comprendre… Les codes cachés de la nature (éds. LLL, octobre 2016) : « Du fait de nos capacités à nous connecter en temps réel pour accéder à de l’information et à « informer » l’écosystème numérique (lui donner forme), nous devenons des femmes et des hommes « augmentés »(…) C’est ainsi qu’une co-conscience (ou auto-conscience) est en train d’émerger dans l’écosystème numérique que j’ai appelé, dans mes livres précédents, le cerveau planétaire ou le cybionte (de cyb-cybernétique et bios-biologie). ». Nous sommes tous des femmes et des hommes « augmentés ». Nous disposons de moyens puissants pour nous mobiliser sur les réseaux sociaux et faire pression sur les politiques et l’opinion publique.
Ne devrions-nous pas exiger la remise en service de l’ascenseur social, militer pour redonner accès aux bassins d’emplois aux classes moyennes et populaires, réclamer une vraie formation continue tout au long de la vie pour tous les adultes actifs ou sans emploi (et pas seulement les cadres) ? Selon le cabinet de conseil en stratégie Roland Berger, les robots vont entraîner la suppression de 3 millions d'emplois en France d'ici à 2025 et toucheront en priorité les classes moyennes et populaires. Dans ce contexte, il est important de réfléchir à l’opportunité d’un revenu universel le temps de cette transition, de réinventer la formation, l’apprentissage, de révolutionner l’éducation nationale pour former les jeunes esprits à s’adapter en permanence sans frôler le burnout. D’après une autre étude du cabinet américain Wagepoint parue dans La Libre Belgique, 60% des métiers exercés en 2030 n’existent pas encore ! Dans ces conditions, il est grand temps de se poser la question de l’avenir du travail salarié et de repenser le contrat social dans l’entreprise et entre l’entreprise et le reste de la société. Plus que temps d’imaginer un nouveau système de protection sociale à l’heure où 85% des salariés français sont en CDI, mais où 87% des nouvelles embauches se font en CDD et 70% pour une durée inférieure à un mois[23].
Que fait la France pendant que les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon) investissent dans la haute technologie sur les marchés des nanotechnologies, des biotechnologies, de l’intelligence artificielle et des sciences Cognitives ? Bien sûr, les politiques prétendent avoir conscience de ces grands enjeux, mais ils sont dépassés par la révolution à l’œuvre. Aucun plan réaliste n’est décidé pour contrebalancer la perte de pouvoir des États-nations face aux puissants acteurs du numérique, les entreprises-États[24].
Toutes ces questions liées à cette crise de civilisation sont brûlantes[25]. Elles devraient être traitées en priorité, car la transition numérique sera possible seulement si nos systèmes de gouvernance permettent de faire entrer la société dans le nouveau paradigme. Des citoyens ont décidé d’agir sans attendre cette prise de conscience. Des gens qui appartiennent à toutes les générations, issus d’horizons et de formations différents se sentent responsables non seulement de leur avenir, mais de celui de leur pays. Des mouvements émergent, portés par de simples citoyens rejoints par des élus, des associations, des entreprises… dans la lignée des Bleu, Blanc, Zèbre ! pour citer une initiative[26] qui mobilise des milliers de personnes sur tout le territoire dans l’idée de résoudre collectivement nos enjeux de société et de redonner du sens.
C’est pourquoi la question fondamentale maintenant est de savoir -non pas ce que nous pouvons faire puisque nous ne le saurons qu’en essayant- mais ce que nous voulons vraiment faire. Quels que soient l’âge, le genre, les origines, la culture, les sensibilités politiques, la religion ou les croyances, chacun doit tenir sa place. Chacun doit se montrer suffisamment responsable, solidaire et fraternel pour essayer de contribuer à bâtir ce monde nouveau : « sentir, en posant sa pierre, que l’on contribue à bâtir le monde » pour reprendre les mots d’Antoine de Saint-Exupéry[28].
En faisant confiance à la dynamique citoyenne, à la société civile agissante au bénéfice de tous, à la tradition associative et coopérative française, à l’imagination et à la sagacité collective, bref en construisant sur ce qui nous rassemble, nous augmenterons nos chances de succès parce que les leviers de changements positifs sont partout. N’oublions pas la sage recommandation de Mandela dans son livre autobiographique Un long chemin vers la liberté : « Ce qui importe le plus n’est pas tant le fait que nous ayons vécu. C’est la différence que nous avons faite dans la vie des autres qui déterminera le sens de la vie que nous avons menée ».





[1] Ou « la » bien sûr…
[3] Expression popularisée au début des années 2000 par l’ancien rédacteur en chef du magazine américain Wired Chris Anderson.
[5] « En réalité et en pratique, le vrai message, c'est le médium lui-même, c'est-à-dire, tout simplement, que les effets d'un médium sur l'individu ou sur la société dépendent du changement d'échelle que produit chaque nouvelle technologie, chaque prolongement de nous-mêmes, dans notre vie » (extrait du livre du livre Understanding Media: The extensions of man (Pour comprendre les médias, 1964. Source : Wikipédia).
[6] Au sens de société civile associative et ses valeurs. La contre société d’aujourd’hui annonce la société de demain et préfigure de nouveaux modes d’organisation du social, de l’économique et du politique. À ce titre, elle remet en cause les valeurs dites modernes : travail, productivisme, question démocratique et sociale, etc.
[7] Les Di@logues Stratégiques, septembre 2014. Jeremy Rifkin, invité exceptionnel des Rendez-vous du futur du 24/09/2014, en partenariat avec Forum Changer d’Ère.
[8] En version originale : Monty Python's The Meaning of Life. Film britannique réalisé par Terry Jones en 1983.
[9] Discours du 10 décembre 1957, Hôtel de Ville de Stockholm, à l’issue du banquet de clôture des cérémonies de l'attribution des prix Nobel.
[10]Les magnifiques portraits de Germaine Tillion (1907-2008) et de Nelson Mandela (1918-2013) rédigés par l’historien Tzvetan Todorov dans son livre Insoumis (Robert Laffont/Versilio, 2016. Pages 69 et 185) mériteraient de figurer au programme des collégiens tant ils sont remarquablement inspirant. On peut aussi recommander le parcours et le livre d'Yvette Lundy, grande  figure de la résistance, déportée à Ravensbrück puis à Buchenvald, Le fil de l'araignée : Itinéraire d'une résistante déportée (Book & Mystère, 2012).
[11] Thérapie visant à responsabiliser l'individu sur le sens de sa vie : l’homme frustré de sens ressent un vide existentiel et spirituel.
[12] Diffusé sur France 2 dans Infrarouge le 26 octobre 2016.
[13] Le primatologue et biologiste Frans de Waal dans son livre Sommes-nous trop « bêtes » pour comprendre l’intelligence des animaux ? (éds. française LLL, octobre 2016) définit la cognition évolutive ainsi : l’étude de toutes les cognitions (humaine et animale) du point de vue évolutionniste (La cognition regroupe les processus de traitement de l’information. On parle aussi d’éthologie cognitive. L’éthologie est l’étude biologique du comportement animal). Ce sujet passionnant fera prochainement l’objet d’un dossier dans Les Di@logues Stratégiques.
[14] Cité par Frans de Waal dans Sommes-nous trop « bêtes » pour comprendre l’intelligence des animaux ? (LLL, 2016).
[15] Un scénario décrit dans le roman d’espionnage Nous étions une frontière de Patrick deFriberg (à paraître en mars 2017 chez Nathalie Carpentier (CAL France, Création Audiovisuelle Littéraire / éds. French Pulp).
[16] Il est aussi l’auteur de Fractures françaises, 2015 et La France périphérique, 2013 aux éditions Champs.
[17] Chiffres : C. Guilluy (d’après données INSEE).
[18] Chiffres : C. Guilluy (d’après données INSEE).
[19] Paris est la ville la plus riche de France et le plus gros bassin d’emplois. Elle concentre le plus de cadres avec 43% de la population active parisienne (chiffres de 2012). Le prix de l’immobilier en Ile-de-France est supérieur de 9% à la moyenne des autres régions, et cette région est la seule de France où la part des classes populaires est minoritaire. Chiffres : C. Guilluy (d’après données INSEE).
[20] Le sociologue Pierre Bourdieu est l’auteur de l’essai Les Héritiers, Les étudiants et la culture (Les Editions de Minuit, 1964) sur la reproduction des élites (« les Héritiers » étant les enfants des familles des classes supérieures, cultivées). Il récidivera en 1970 avec un nouvel essai La Reproduction (toujours avec le sociologue Jean-Claude Passeron, même éditeur, 1970) qui aura pour effet d’ouvrir le débat sur les mécanismes produisant des inégalités dès l’école.
[21] « Nous sommes face à une renaissance de l’humanité ». Michel Serres interviewé par Chantal Cabé dans La Vie du 16 mai 2013.
[22] Voir son site : Le Carrefour du futur.
[23] Source : «  En France, 70% des embauches sont des CDD... de moins d'un mois » (Marine Rabreau, Le Figaro du 12/04/2016).
[24] Voir : « La révolution numérique n’est pas ce que vous croyez… Ou de l’État-nation à l’entreprise-État » Véronique Anger & Patrick de Friberg (L’Opinion du 25/03/2014).
[25] Bon nombre de ces questions et défis seront abordés dans le cadre de la 5ème édition du Forum Changer d’Ère, qui aura lieu le 13 juin 2017 à la Cité des sciences et de l’industrie, sur le thème « Le travail aux robots, la vie aux humains » (titre d’après un chapitre du livre de Joël de Rosnay : Je cherche à comprendre… Les codes cachés de la nature (éds. LLL, octobre 2016).
[26] Le Mouvement Bleu Blanc Zèbre réunit, autour de politiques publiques clés en main, la société civile qui se bouge et les Maires qui lui font confiance pour résoudre ensemble concrètement les problèmes auxquels sont confrontés les Français. Leur site. Voir leur intervention à Forum Changer d’Ère du 2 juin 2016.
[27] Un long chemin vers la liberté est le récit du combat de Mandela pour la liberté et l’égalité  Version française Fayard, 2013. Version originale : Long Walk to Freedom. Abacus, 2013.
[28] Citation d’Antoine de Saint-Exupéry choisie pour illustrer l’édition#4 du Forum Changer d’Ère : « Être Homme, qu’est-ce que c’est ? Être Homme, c’est précisément être responsable. C’est sentir, en posant sa pierre, que l’on contribue à bâtir le monde. » (Le mot de la Présidente, 2 juin 2016).








Fondatrice et présidente du Forum Changer d’Ère, rédactrice en chef de la publication en ligne Les Di@logues Stratégiques, Véronique Anger-de Friberg appartient à la catégorie des passeurs de savoirs, désireux de rendre la connaissance plus accessible et de contribuer à l'émergence de nouveaux modes de pensée.

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